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Hérodote

Spakó : la bergère qui sauva Cyrus le Grand de Perse

Et un empire entier, sans le savoir · Perse · ~599 av. J.-C.

26 avr. 2026 · 21 min
Spakó, la bergère perse allaitant le petit Cyrus dans une cabane des monts Taurus

An 599 avant Jésus-Christ. Les montagnes du Taurus, quelque part dans le Kurdistan iranien actuel. Dans une humble cabane de terre crue sans fenêtres vit un couple de bergers qui travaillent pour le grand roi Astyage de Médie. Lui s’appelle Mithridate, elle s’appelle Spakó.

Je vous explique le détail clé qu’il faut garder à l’esprit pour comprendre toute cette histoire, parce que sans lui on n’y comprend absolument rien : le mot Spakó, dans la langue mède de cette époque, signifiait simultanément “chienne” ou “louve”. Le même mot pour les deux animaux. Retenez ce PETIT détail, parce qu’il revient à la fin comme un véritable boomerang et change tout.

Eh bien, cette pauvre femme et son mari sont sur le point d’être impliqués dans l’histoire la plus épique et incroyable jamais racontée, une histoire très semblable à la légende de Romulus et Rémus, les fondateurs de Rome. Parce que, sans le savoir, la louve Spakó est sur le point de sauver la vie d’un enfant royal nouveau-né, le même qui, quelques années plus tard, sera le fondateur du Grand Empire Perse : Cyrus II le Grand. L’homme qui conquerra Babylone et toute la Mésopotamie, qui en 539 av. J.-C. libérera les Juifs de la captivité babylonienne, et dont l’immense empire s’étendait de la Méditerranée jusqu’à l’Inde. Un Empire qui durera plus de deux cents ans jusqu’à ce qu’Alexandre le Grand arrive de Macédoine, et qu’il conquière tout…

Et tout cela, chers lecteurs, grâce à la tête froide d’une bergère analphabète dont le nom signifiait précisément “Louve”.

Je vous raconte cette histoire parce qu’elle est vraiment “putain de géniale”

Le rêve prémonitoire d’un roi cruel et paranoïaque

Le grand-père de Cyrus, Astyage, est le roi de Médie et l’homme le plus important de la région. Sa fille unique, une princesse magnifique, s’appelle Mandane, et un jour — (enfin, plus précisément, une nuit) — Astyage fait un de ces rêves bizarres, mais alors vraiment putain de bizarres. Je vous le raconte exactement comme nous l’a raconté le maître Hérodote d’Halicarnasse il y a deux mille cinq cents ans dans ses neuf livres, sans l’adoucir ni le censurer : Astyage rêva que sa fille Mandane s’accroupissait de manière très sensuelle, soulevait sa jupe avec un regard chargé d’érotisme, et se mettait à pisser avec une telle abondance que son urine inondait d’abord toute la ville d’Ecbatane, puis toute la Médie, et finalement inondait toute l’Asie en noyant son empire entier dans un océan de pisse. Oui, vous avez bien lu : un océan de pisse. Ce qu’avaient les anciens, hein ?

Le lendemain matin, terrifié, Astyage convoqua tous ses puissants mages (qui étaient peut-être les ancêtres des mêmes types qui, mille ans plus tard, iraient à Bethléem avec de l’or, de l’encens et de la myrrhe, allez savoir…), et leur demanda d’interpréter le rêve. Ces fils de bonne mère, avec votre permission, cher lecteur, sans réfléchir à deux fois dirent au roi ce que certains d’entre vous imaginent peut-être déjà : “Mon seigneur, votre fille unique et héritière, très bientôt, engendrera un fils mâle qui détrônera et tuera Votre Majesté en s’appropriant l’empire entier.”

Astyage, qui était un type déjà passablement avancé en âge, bipolaire, cruel, superstitieux et paranoïaque au possible — le prototype idéal d’un manuel moderne de psychiatrie —, décida de neutraliser la prophétie funeste par une manœuvre aussi rusée que lâche. Au lieu de marier la princesse Mandane à un noble mède de son rang dynastique (ce qui aurait signifié avoir un gendre dangereux à la cour), il la maria à un parfait moins-que-rien : un petit roitelet perse vassal nommé Cambyse Ier, un homme de caractère paisible et d’ambition modérée. L’idée était que le petit-fils, venant d’un père perse d’une caste clairement inférieure, n’aurait aucune légitimité pour menacer le trône de Médie.

Bien joué, roi Astyage. Mais les dieux qui demeurent là-haut se moquent toujours des plans terrestres mesquins des rois cruels et paranoïaques. Près d’un an passa, et la belle Mandane finit par tomber enceinte en Perse. Et c’est là que les choses deviennent vraiment moches. Parce qu’Astyage fit un second rêve, si possible encore plus pervers et œdipien que le premier : du centre du corps nu de sa fille, juste depuis son ventre, jaillissait une vigne immense et infinie qui croissait et croissait sans s’arrêter jusqu’à ce qu’avec son ombre elle couvrît toute l’Asie en plongeant tout l’empire mède dans l’obscurité. Cette fois les soi-disant “mages” — (de véritables “fils de mille pères”, comme dirait Tuco dans “Le Bon, la Brute et le Truand”), sans hésitation, et sachant que leur réponse coûterait la vie à un nourrisson et peut-être aussi à sa mère, lui dirent l’évidence : “Majesté, l’enfant qui est sur le point de naître, votre unique petit-fils, vous arrachera votre royaume.”

Le lendemain matin, Astyage ne se mit pas à faire dans le tact ni la diplomatie. Il fit venir sa fille à Ecbatane à toute vitesse sous un prétexte lié à sa sécurité, et lui posta des gardes armés jour et nuit, toujours avec la chanson de vouloir veiller sur sa personne — bien qu’en réalité c’était pour qu’elle ne s’enfuie pas en Perse.

Et quand la pauvre Mandane, complètement dans le noir au sujet de la grave affaire concernant son petit, finit par mettre au monde un magnifique bébé tout rose (qu’elle nomma, en accord avec son mari, Cyrus, comme son grand-père paternel), le roi lui retira le nouveau-né sous prétexte qu’il était mort-né, et convoqua la seule personne en qui il avait confiance pour résoudre ce genre d‘“affaires délicates” : le vizir Harpage.

Harpage, le vizir qui savait faire ses comptes à dix ans d’avance

Cet homme, doté d’une grande vision stratégique de l’avenir et qui savait prévoir ce qui se passerait dix ans plus tard, était le Grand Vizir du roi, c’est-à-dire une sorte de premier ministre chargé de gérer les affaires les plus louches, sales et confidentielles de la cour.

Il était parent d’Astyage — il semblerait (on n’en est pas sûr) que les deux hommes aient été cousins —, et Harpage était extraordinairement fidèle à son roi. C’était un homme très intelligent. Trop intelligent, en fait. Cette vision à long terme allait lui coûter très cher, mais c’était également cette même capacité de prévoir l’avenir qui allait lui permettre, quelque temps plus tard, de se venger de la pire manière imaginable. Mais ne nous emballons pas.

Le roi le reçut seul, lui remit le nouveau-né enveloppé dans de luxueux atours de soie et lui donna un ordre clair et direct :

“Emmène-le chez toi et tue-le. Et si tu me désobéis, je te coupe la tête, à toi et à toute ta famille, sans hésiter.”

Harpage acquiesça. “Oui, mon seigneur. Si telle est votre volonté que cet enfant, fils de votre fille, doive mourir, eh bien, ainsi soit-il.” Il prit l’enfant et rentra chez lui. Mais en chemin, le vizir était déjà en train de faire ses comptes dans sa tête, et ces comptes lui paraissaient mauvais, très mauvais.

Nous pouvons facilement deviner ce qu’il dut penser, et ce qu’il dut dire à sa moitié une fois qu’ils furent tous les deux seuls dans la cuisine de leur maison :

“Putain, ma femme, putain… regarde un peu dans quel pétrin énorme le vieux m’a fourré. Rends-toi compte de l’enculade immense qu’il m’oblige à faire à Mandane, À MANDANE !!!, qui est comme une fille pour moi. En plus, il faut penser qu’Astyage est déjà très vieux et n’a pas de fils mâles, il n’a que Mandane comme descendance. Et quand il mourra, ce qui à vue d’œil ne saurait tarder, qui diable, à ton avis, héritera du trône ? Eh bien évidemment Mandane et son mari Cambyse. Et si moi maintenant je leur tue le bébé, le jour où ils deviendront roi et reine, ils nous feront écorcher vifs et pendre, moi, toi et notre fils. Non, non… il faut que je trouve quelque chose, et vite.”

Aussi cynique, aussi calculateur et aussi malin, Harpage décida que la main qui tuerait l’enfant devait être celle d’un moins-que-rien, quelqu’un en dehors de sa famille (parce qu’il était impératif que le nourrisson meure, ou bien dans quelques jours ce serait le bordel monumental). Il déléguerait l’infanticide. Et si quelque chose se passait après, ce serait le problème du moins-que-rien.

Mithridate et Spakó entrent en scène (la bergère qui s’appelait Louve)

Harpage envoya d’urgence chercher l’un des bergers qui gardaient le bétail du roi sur les montagnes les plus hautes et les plus reculées, celles dont les forêts étaient les plus pleines d’ours, de lynx, d’aigles, de vautours et de loups. L’endroit parfait pour exposer un bébé et laisser la nature faire le sale boulot.

Le berger sélectionné fut un certain Mithridate, marié à cette femme au nom si étrange, Spakó ou “Louve”. Laquelle, soit dit en passant, était déjà enceinte et tout près d’accoucher.

Mithridate arriva à Ecbatane mort de peur, parce qu’un berger convoqué d’urgence par le Grand Vizir du roi ne peut signifier qu’une chose : tu vas perdre ou ton bétail, ou ta tête. Et d’habitude, c’était presque toujours la tête qui roulait dans la poussière.

Une fois arrivé à la grande demeure du vizir, on emmena Mithridate dans une salle fermée où il put entendre comment toute la famille était plongée dans des cris de douleur et des lamentations de chagrin. Et c’est là qu’Harpage, les yeux mouillés de larmes mais ferme, lui remit l’enfant vêtu de somptueux habits et enveloppé dans des couvertures de soie, avec un ordre brutal et direct :

“Emmène cet enfant sur ta montagne, laisse-le exposé au froid et aux bêtes féroces, et fais en sorte qu’il meure le plus vite possible. Dans deux semaines je viendrai personnellement là-haut vérifier l’état du cadavre. Si je ne le trouve pas, ou si tu as fait avec lui autre chose que ce que je t’ordonne, je te torturerai jusqu’à ce que tu me supplies de te tuer, et j’arracherai les yeux à ta femme.”

Mithridate prit l’enfant sans protester et, chiant dans son froc de peur, retourna à sa pauvre cabane sur la montagne. Et c’est ici, chers lecteurs, qu’entre en scène la véritable protagoniste de toute cette histoire.

Le génial plan de Spakó

Quand, quatre jours après son départ — deux jours pour aller à la ville et deux pour revenir à ses montagnes — Mithridate revint à la cabane avec le bébé royal caché dans un panier, il découvrit que sa femme aussi avait accouché d’un garçon la nuit précédente et que, par une de ces cruautés absurdes et inexplicables du destin, l’enfant de Spakó était né mort. Elle l’avait enterré provisoirement dans une petite caisse en bois derrière la cabane, en attendant le retour de Mithridate pour lui donner une sépulture formelle.

Spakó était en effet encore au lit, brisée par l’accouchement, par avoir dû creuser ce trou toute seule et par l’immense douleur de sa perte, quand Mithridate entra dans la cabane avec Cyrus dans les bras et lui raconta toute l’histoire. Que le bébé qu’il ramenait n’était autre que le prince Cyrus, fils de Mandane. Que le méchant roi Astyage l’avait condamné à mort. Que dans quinze jours Harpage ou ses envoyés viendraient vérifier personnellement le cadavre. Et que s’ils ne trouvaient pas le bébé mort, les prochains cadavres à apparaître par là seraient lui et sa femme.

Et alors l’ampoule de la génialité s’alluma dans la tête de Spakó. Et elle lui dit :

“Mon mari, écoute-moi bien. Tu dis que les espions d’Harpage viendront chercher le cadavre d’un enfant, c’est ça ? Eh bien, un cadavre, ils l’auront. Mais ce ne sera pas celui de ce bébé innocent. Ce sera celui du nôtre. Tout de suite, on déterre notre fils, on l’habille avec ces soies et ces habits royaux et on l’expose sur la montagne comme le veulent Astyage et Harpage. Dans quinze jours, il sera tellement détérioré et rongé par les insectes que personne ne pourra dire si c’est vraiment lui ou pas. Et donc, voilà, mission accomplie du point de vue du roi. Et nous, pendant ce temps, élèverons cet enfant comme s’il était le nôtre. Comme ça, personne ne désobéira à un ordre direct du roi, et notre fils recevra une sépulture digne d’un prince au lieu de pourrir dans ce sale trou derrière la cabane.”

Relisez-le lentement, parce que c’est l’une des décisions morales les plus denses de toute l’histoire antique. Une femme qui vient de perdre son bébé propose d’utiliser le cadavre de son propre fils pour sauver la vie du fils d’une autre. Pas pour de l’argent. Pas pour la gloire. Simplement parce que son instinct maternel et sa bonté l’empêchent de laisser mourir un enfant vivant alors qu’il y a déjà un enfant mort à qui rien de pire ne peut arriver.

Mithridate dit “d’accord, ma femme, c’est très risqué mais je suis avec toi, faisons-le !”. Et ils le firent. Quand les hommes d’Harpage montèrent sur la montagne deux semaines plus tard, ils trouvèrent exactement ce qu’ils cherchaient : un bébé mort vêtu de soie royale et dévoré par les bêtes féroces. Ils le prirent et retournèrent à Ecbatane faire leur rapport : mission accomplie, mon seigneur. Le petit Cyrus est mort.

Et Cyrus, pendant ce temps, serein et sans se douter de rien, tétait les seins de sa nouvelle mère, la louve Spakó.

Dix ans de vie pastorale

Ainsi passent dix longues années. Dix années pendant lesquelles le futur empereur du monde connu apprend à traire les vaches, les chèvres et les brebis, apprend à faire le fromage, à labourer les champs et à les semer, ainsi qu’à connaître les secrets les plus infimes de la nature sauvage qui l’entoure… Peu importe que ce soit une vie très dure et que très souvent il n’y ait que du pain rassis à manger : pour Cyrus (ou plutôt, pour Ari, comme on l’appelle au village), la seule chose qui compte, c’est de grimper sur la montagne, de nager dans le lac glacé et de jouer dans la boue avec les autres enfants du village.

Ari/Cyrus grandit en bonne santé, fort et très éveillé, avec le caractère autoritaire typique de celui qui a du sang royal même s’il ne le sait pas. Et Spakó l’élève avec amour sans jamais lui dire la vérité.

Dix années de paix pastorale pour le futur conquérant du monde. Mais Ahura Mazda, le plus important des dieux perses, a un sens de l’humour très particulier et nous prépare une surprise.

Le jeu qui démasqua une dynastie

Il se trouve qu’un jour donc, alors que Cyrus avait à peu près dix ans, il arriva ce qui devait arriver. Je vous raconte : un après-midi d’été, tous les gamins du village étaient en train de jouer dans la rue en imitant la structure de la Cour Royale avec roi, reine, princes, chevaliers, pages, esclaves et compagnie, et par décision unanime de ses propres camarades, une fois encore c’est Cyrus qui doit jouer le roi.

Et ainsi Cyrus, après avoir choisi comme sa reine la fille la plus belle du village, commence à distribuer des rôles administratifs avec beaucoup d’autorité : “Toi tu es mon vizir, toi ma garde, toi mon inspecteur royal et vous tous vous êtes mes soldats.” En fait, cet après-midi-là, Cyrus construit une petite cour fictive parfaitement articulée et qui est identique à la cour de son grand-père à Ecbatane.

Parmi les enfants, cependant, il y en a un qui est très snob, qui est fils d’un noble très important qui vivait dans les environs, Artembarès, un ami personnel du roi Astyage. Eh bien, ce gamin noble, très vexé parce que Cyrus a pris pour lui (bien que seulement de manière fictive) la fille la plus belle, sur laquelle il avait également jeté son dévolu, désobéit à plusieurs reprises à un ordre direct du roi Cyrus — enfin, du roi Ari. Et celui-ci, sans réfléchir à deux fois, le fait fouetter sur le dos pour insubordination.

Le petit noble rentre chez lui humilié, pleurant comme une fillette, et avec les marques rouges des coups de fouet sur le dos. Le père, Artembarès, à peine voit-il son fils dans cet état, entre dans une fureur folle et, fort de son autorité sur le peuple de la zone, descend immédiatement à Ecbatane en traînant Mithridate et Cyrus avec lui. Quand deux jours plus tard il arrive au palais royal, il se plante avec son fils blessé devant son ami Astyage en exigeant justice.

Le vieux roi voit comment cet enfant a été flagellé par un sujet inférieur et ordonne que le petit berger et son père soient immédiatement admis en sa présence. Et quand il voit Cyrus passer la porte, il reste totalement pétrifié et manque d’avoir une crise cardiaque… La ressemblance avec sa fille Mandane et avec lui-même est brutale. Le front, les yeux, la mâchoire, le port, la manière de parler et de gesticuler le trahissent… ce gosse est une Mandane en miniature et c’est lui-même. Et l’âge, putain, l’âge : dix ans. Exactement les années que son petit-fils était censé être mort. Tout coïncide.

Astyage congédie alors Artembarès et son fils sous un prétexte quelconque, jurant sur son honneur que le roi rendra justice et infligera à ce petit vacher insolent la punition qu’il mérite, ordonne à Cyrus de quitter la salle du trône, et se retrouve enfin seul avec Mithridate.

“Vacher” — lui dit-il en le fixant —, “dis-moi tout de suite d’où sort cet enfant, parce que ce gosse n’est pas fait de la même farine que ton sac. Et si tu me mens, je te fais écorcher, aveugler et pendre.”

Et tandis qu’il dit cela, du regard il ordonne aux gardes de s’approcher. Mithridate, en moins d’une nanoseconde, sent son estomac se liquéfier, et sa tunique se salit de marron, et terrifié, il avoue au roi toute la vérité. L’ordre direct d’Harpage, le bébé royal arrivé entre ses mains, son fils mort-né, le plan de sa femme, les dix années à l’élever comme le sien. Il raconte tout, suppliant pardon à genoux et qu’on ne l’écartèle surtout pas.

Le dîner d’Harpage

Cet après-midi-là, Astyage, qui a gardé avec lui son petit-fils Cyrus et Mithridate, convoque Harpage au palais. Et c’est là qu’arrive la scène la plus épouvantable de toute cette histoire, alors préparez-vous parce que vous êtes prévenus.

Le dîner d'Harpage : Astyage souriant cyniquement à côté d'un panier couvert tandis qu'Harpage contient son horreur, peinture à l'huile académique du XIXe siècle
Le dîner d'Harpage — Astyage et le panier de l'horreur

Harpage, qui depuis dix ans pensait que sa délégation du crime lui avait parfaitement réussi, arrive content au palais sans se douter de rien, si bien que, lorsque le roi le reçoit en souriant avec le berger Mithridate et Cyrus à ses côtés, le monde s’écroule sur lui. Cependant, Astyage l’invite aimablement à entrer dans la salle sans avoir peur. Il lui explique qui est le gamin et qu’il sait tout (enfin, et Harpage le savait aussi rien qu’à voir Mithridate avec ce gars), et il ajoute qu’il ne lui garde aucune rancune pour sa trahison — au contraire, il se rongeait depuis des années en regrettant la putain d’horreur faite à sa fille, et il est maintenant infiniment reconnaissant que son petit-fils soit en vie.

“C’est un miracle, et nous allons fêter ça tous ensemble, Harpage. Voici ce que nous allons faire : tu vas maintenant chez toi annoncer la bonne nouvelle à ta femme, et au passage envoie-moi ton fils au palais pour qu’il tienne compagnie à mon petit-fils, et ce soir viens toi aussi avec ton épouse dîner avec moi. D’ailleurs, ta dame, je ne l’ai pas vue depuis bien des mois, et j’aimerais beaucoup la saluer.”

Harpage, soulagé, rentre chez lui, parle avec sa femme et envoie immédiatement au palais son fils unique, un adolescent de treize ans. Quand le garçon arrive, Astyage ordonne froidement à son bourreau d’égorger l’enfant et aux cuisiniers de préparer une partie de ses chairs grillées, une autre partie bouillies, et que tout soit bien assaisonné comme un mets délicat. Et c’est exactement ce que l’on sert dans l’assiette du vizir pendant le banquet.

Quand Harpage finit de dîner, Astyage lui demande s’il “a bien mangé” et celui-ci lui répond que la nourriture était délicieuse. Le vieux démon fait alors découvrir un panier en osier qu’il a juste à côté et montre son contenu à Harpage : à l’intérieur se trouvent les restes reconnaissables de son fils, la tête, un bras, les pieds… “Reconnais-tu l’animal que tu viens de manger ?” lui demande-t-il en souriant.

Harpage, contenant l’horreur avec un sang-froid surhumain, lui répond avec fermeté : “Oui, mon seigneur, non seulement je le reconnais, mais j’ajoute aussi que tout ce que mon roi décide ou fait est bien fait.” À ce moment-là, il se lève et demande la permission d’emporter chez lui les restes du panier afin de les enterrer avec les rites et les honneurs dus. Astyage, souriant, le lui accorde.

À partir de ce moment, le vizir Harpage, telle une araignée dans sa toile, va attendre patiemment le moment opportun pour prendre sa vengeance sur ce vieux monstre.

Et c’est ici que naît la légende de la louve

Le lendemain matin, Astyage, d’une humeur exécrable et avec l’envie que quelqu’un (ses prêtres devins) paie le prix d’un présage si erroné, retourne consulter les mêmes mages de la première fois sur ce qu’il faut faire avec Cyrus. Et ceux-ci, soit par pure incompétence soit par peur de finir pendus à cause du désordre que leur fausse prophétie précédente avait causé, lui disent ceci : “Mon seigneur, il nous est tout à fait clair que si l’enfant en question a déjà ‘régné’, même seulement de manière symbolique dans ses jeux, cela signifie que la prophétie s’est déjà accomplie. Vous n’avez rien à craindre de lui, laissez-le vivre…”

Cette fois, Astyage ne croit pas un seul mot de ces prêtres menteurs et les envoie tous au gibet. Quant à Cyrus, en revanche, il le renvoie en Perse chez ses parents, Mandane et Cambyse.

Et voici venu le moment-clé. Celui qui justifie le titre de cet article.

Quand Cyrus arrive en Perse et retrouve pour la première fois ses parents biologiques, durant les mois qui suivent, il n’arrête pas de leur parler de ses parents adoptifs, et tout particulièrement il leur parle de sa mère la Louve : “Spakó ceci, Spakó cela, Spakó me donnait du lait, Spakó me chantait des chansons, Spakó me protégeait.” Et c’est logique : pour ce garçon de dix ans catapulté dans un palais royal avec de nouveaux parents qu’il ne connaît pas encore, la Louve est sa mère, c’est elle qui l’a allaité et lui a sauvé la vie.

Mandane et Cambyse écoutent le garçon parler toute la journée de “Spakó”, et l’ampoule du marketing royal s’allume dans leur tête. Parce que, comme je vous l’ai déjà expliqué au début de l’article, Spakó en langue mède signifiait chienne ou louve. C’est le même mot. Et un prince de sang royal qui appelle “maman” une Louve, ça donne de quoi créer un récit parfait pour légitimer un futur roi et créer une légende.

Mandane et Cambyse lancent alors l’opération de propagande la plus efficace du monde antique. Ils font courir le bruit dans tous les villages perses : “Notre fils Cyrus a été allaité par une louve sacrée au sommet de la forêt. Une louve divine. C’est pour cela qu’il a survécu à la condamnation à mort de son grand-père. C’est pour cela qu’il est invincible. C’est pour cela que Cyrus le Grand a été choisi par les dieux…”

La morale Matrecano

Les grandes civilisations ont toujours besoin d’un mythe fondateur. Rome eut besoin de Romulus et Rémus allaités par une louve sur les rives du fleuve Tibre. La Perse eut besoin que son plus grand roi, Cyrus II, soit allaité par une louve sur le Taurus. Et les deux mythes, en réalité, sont le même mythe répété à moins de deux siècles de distance l’un de l’autre. Parce que la légende de Romulus et Rémus se situe en l’an 753 av. J.-C., et les faits du bébé Cyrus se déroulèrent autour de 599 av. J.-C. — à peine 150 ans plus tard. Qui a copié sur qui ? Je laisse à mes lecteurs le verdict final.

Je bois à ta santé, chère louve Spakó, où que tu sois. Et merci de nous avoir sauvé Cyrus…


Cette histoire est racontée en détail dans le premier livre d’Hérodote, “Histoires”, également connu sous le nom de “Le Livre de la Muse Clio”. Je l’ai réécrite et commentée dans ma propre version des Histoires Reloaded 2.0, où Hérodote s’assied à une table avec un écrivain italien du XXIe siècle nommé David, et tous les deux passent en revue, chapitre après chapitre, ce qui s’est réellement passé et ce qui nous est parvenu déformé.


✠ David S. Matrecano

✠ Lecture recommandée ✠

Le Livre de la Muse Clio

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✠ David S. Matrecano
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