En 1565, Malte résista. En 1571, l'Europe contre-attaqua. Les six années qui séparent le Grand Siège de Malte de la bataille de Lépante sont peut-être la période la plus décisive de l'histoire de la Méditerranée moderne — le moment où la marée changea de direction, et où l'Empire ottoman découvrit que sa domination sur la mer avait une limite.
Malte 1565 : l'étincelle qui embrasa l'Europe
En septembre 1565, lorsque les derniers navires turcs quittèrent Malte vaincus et humiliés, le message qui se répandit dans toute l'Europe fut sans équivoque : l'avance ottomane avait une limite. Pour la première fois depuis des décennies, la Chrétienté avait résisté au plus grand effort militaire de l'Empire ottoman — non dans une grande ville fortifiée, mais dans une île aride de 316 km², défendue par une poignée de Chevaliers et de soldats qui refusèrent de se rendre.
La Sainte Ligue et le chemin vers Lépante
L'homme qui transforma cette possibilité en réalité fut le pape Pie V, un dominicain de caractère de fer qui tentait depuis des années de convaincre les princes chrétiens de cesser de se battre entre eux et de regarder l'ennemi commun. En mai 1571, après des mois de négociations, la Sainte Ligue fut enfin signée : une coalition navale entre la papauté, la République de Venise et la Couronne d'Espagne sous Philippe II.
Le déclencheur immédiat fut la chute de Famagouste, la dernière place vénitienne à Chypre, en août 1571. Le gouverneur vénitien Marcantonio Bragadin, qui avait résisté onze mois avec moins de neuf mille hommes face à une armée ottomane de quatre-vingt mille, se rendit honorablement après avoir reçu des promesses de traitement digne. Le commandant turc Lala Mustafa lui coupa les oreilles et le nez, le fit défiler dans les rues dans une cage, lui arracha la peau vive et la rembourra de paille.
Don Juan d'Autriche : le jeune homme qui arrêta le monde
Au commandement de toute cette flotte fut désigné don Juan d'Autriche, fils naturel de l'empereur Charles Quint et demi-frère de Philippe II. Il avait vingt-quatre ans. Il était beau, charismatique et parfaitement conscient du poids historique de ce qu'on lui demandait. Il n'était pas un général expérimenté dans de grandes batailles navales — il était, surtout, un homme qui savait inspirer les autres à mourir pour quelque chose.
7 octobre 1571 : le jour dans le golfe de Patras
La flotte turque commandée par l'amiral Ali Pacha sortit de Lépante — l'ancienne ville grecque de Naupacte — avec environ 280 navires et plus de 75 000 hommes. Lorsque les deux armadas s'aperçurent dans le golfe de Patras, face aux côtes de la Grèce occidentale, toutes deux savaient qu'il n'y aurait pas de deuxième chance.
La bataille commença à midi. La clé tactique de la victoire chrétienne furent les six galéasses vénitiennes — d'énormes engins flottants chargés d'artillerie lourde que les Turcs n'avaient jamais vus — placées en avant-garde. Leurs salves dévastèrent la formation ottomane avant même que le combat corps à corps ne commence. Ali Pacha mourut sur sa propre galère capitane lorsqu'elle fut abordée. Sa tête fut hissée sur une pique, et en la voyant, l'armée turque s'effondra.
Miguel de Cervantes : le manchot de Lépante
Parmi les 86 000 hommes qui combattirent ce jour-là dans le golfe de Patras, il y avait un soldat espagnol de vingt-quatre ans nommé Miguel de Cervantes Saavedra. Il était malade de fièvres le jour de la bataille. Ses compagnons lui conseillèrent de rester sous le pont. Il refusa. Il demanda à être placé dans l'un des postes les plus exposés du navire et combattit durant toute la bataille. Il reçut deux coups d'arquebuse : un dans la poitrine et un dans la main gauche, qui lui resta inutilisable à jamais. Ce jeune soldat qui faillit mourir à Lépante serait, des décennies plus tard, l'auteur de Don Quichotte.
Pourquoi Lépante ne changea pas tout
La victoire de Lépante fut écrasante sur le plan militaire. Mais l'histoire a ses ironies : l'Empire ottoman reconstruisit sa flotte en moins de deux ans. Venise, épuisée financièrement, signa une paix séparée avec les Turcs en 1573, cédant Chypre. Ce que Lépante changea pour toujours fut la perception. La Méditerranée occidentale cessa d'être l'espace de domination turque qu'elle était depuis la chute de Constantinople en 1453. Malte en 1565 avait montré qu'on pouvait résister. Lépante montra qu'on pouvait aussi gagner.