Bien avant que n'existent les Beatles, les Rolling Stones, Queen ou Elton John, la Grèce antique connut un chanteur si célèbre en son temps, le VIe siècle avant Jésus-Christ, qu'il remplissait des places entières et rendait les femmes folles partout où il allait. Cette rock star de la Grèce antique s'appelait Arion, et son incroyable histoire — rapportée par Hérodote — comprend une tournée triomphale en Italie, une fortune en or, un complot ourdi à bord du navire par le capitaine et les marins pour le voler et l'assassiner, un dernier concert avant de mourir, et le sauvetage le plus improbable et le plus merveilleux de toute l'Antiquité : celui d'un dauphin qui le tira des profondeurs marines et le ramena sain et sauf jusqu'au rivage. Montez à bord, ou plutôt, grimpez sur le dos du dauphin, car nous levons l'ancre.
Amis du XXIe siècle, écoutez bien, car aujourd'hui je vous apporte une histoire qui semble tout droit sortie d'un film Disney, mais qui est authentique et vieille de plus de 2 600 ans : celle du musicien grec Arion de Méthymne et du dauphin qui lui sauva la vie. Et je vais vous la raconter exactement comme me l'a racontée le grand Hérodote lors d'une de nos habituelles conversations imaginaires. Une histoire que lui-même tenait des Corinthiens et des habitants de l'île de Lesbos, qui juraient tous que tout cela s'était vraiment produit.
Mais avant toute chose, plantons le décor. Pour comprendre qui était cet Arion, il faut vous imaginer une véritable rock star. Une popstar internationale. L'homme était, selon les chroniques, l'un des citharèdes (il jouait de la cithare, une ancêtre de la guitare actuelle) les plus célèbres de son temps. Il était jeune, grand, beau et très riche, et il n'était rien de moins que l'inventeur du « dithyrambe » (qui, avant que vous ne me le demandiez, n'est ni une grossièreté ni une insulte : c'est un type de composition poétique chantée en vers, en l'honneur de Dionysos, dieu du vin, de la fête, des orgies et des plaisirs charnels en général).
Pour vous donner une idée de son niveau de célébrité : quand Arion se produisait dans une ville, il la remplissait entièrement d'une foule en délire scandant son nom. Exactement ce qui se passe aujourd'hui avec les Rolling Stones, Queen, Depeche Mode, Måneskin ou Elton John. Stades, arènes, terrains vagues et places publiques débordaient de monde, des foules en transe, de jeunes femmes criant et pleurant, faisant la queue pour entrer. Une véritable star. Et, comme toute star, cousue d'or.
La tournée italienne, et le problème de rentrer chez soi avec le magot

Arion vivait à Corinthe, sous la protection du tyran (c'est-à-dire le roi) de la cité, un certain Périandre, qui était par ailleurs un grand ami personnel à lui. Et un beau jour, au sommet de sa gloire, notre artiste décida de partir en grande tournée de concerts à l'étranger : plus précisément dans le sud de l'Italie, une région appelée à l'époque la Grande-Grèce, et tout particulièrement en Calabre, dans les Pouilles et en Sicile, où son immense popularité auprès des jeunes filles frôlait le délire absolu. Car vous savez comment se comportent les filles, surtout les adolescentes, quand elles vont voir en concert un artiste qu'elles adorent...
La tournée fut, comme on pouvait s'y attendre, un triomphe retentissant. Arion parcourut ville après ville tout l'été et amassa une fortune colossale en pièces d'or étincelantes : tellement d'ailleurs qu'il les transportait dans une dizaine de sacs de cuir. Un pactole, donc, même pour l'époque. Le genre de somme qui vous change la vie pour toujours.
Et c'est là que surgit le problème classique de quiconque voyage avec beaucoup d'argent : comment rentrer chez soi sain et sauf avec un tel trésor sur soi ? Comment éviter d'être dépouillé et mis en pièces par l'un des nombreux malfaiteurs siciliens ou calabrais qui infestaient les routes et les mers de l'époque ? Et comme si cela ne suffisait pas, septembre approchait déjà, avec son lot de premières tempêtes automnales redoutables, si bien qu'Arion décida de s'embarquer pour rentrer chez lui depuis la ville italienne de Tarente, dans l'actuelle région des Pouilles, vers Corinthe. Et sur quel bateau ? Eh bien, comble de l'ironie, sur un bateau dont l'équipage était composé de marins de sa propre ville, des Corinthiens, des connaissances de toujours et censément des amis.
Car Arion, homme prudent, ne faisait absolument pas confiance aux Phéniciens (parce que ces ancêtres des Palestiniens et des Libanais actuels étaient certes les meilleurs marins de la Méditerranée, mais avaient aussi la réputation d'être pirates, traîtres, voleurs et assassins, et personne de sensé ne leur confiait de l'or ou des marchandises de valeur sans une solide escorte militaire, qu'il n'avait pas). Arion préféra donc les siens. Grave erreur, comme nous le verrons. Car ces « amis » l'observaient depuis des mois amasser de l'or à la pelle... et la cupidité, mes amis, est un serpent hautement venimeux qui mord et fait des ravages entre pères, frères et amis de toujours. Plus encore lorsque cette somme d'argent était de celles que l'on qualifierait aujourd'hui de « capable de vous changer la vie ».
L'ultimatum : « saute à la mer, ou c'est nous qui t'y jetons »
Au bout de quelques jours, alors que le navire était en pleine mer, loin de toute côte, les marins décidèrent que cette fortune était trop tentante pour la laisser filer. Le plan était simple et brutal à la fois : tuer Arion, le jeter par-dessus bord et se partager l'or entre eux. Le crime parfait : aucun témoin, en pleine mer — qui saurait jamais ce qui s'était passé si aucun d'eux n'ouvrait la bouche ? Les poissons, peut-être ?
Par chance pour lui, Arion, qui n'était pas idiot, surprit par hasard un chuchotement entre le capitaine et quelques-uns de ses hommes de confiance, et comprit aussitôt qu'il était foutu, complètement foutu, sans la moindre chance de s'en sortir.
Seul, à la merci d'une poignée de marins sans âme, en plein milieu de la Méditerranée, sans canot de sauvetage, sans téléphone portable, ni Starlink, ni bouton GPS d'urgence... rien du tout !
Il essaya d'abord de faire appel aux sentiments de ces fils de pute : il leur offrit tout son or en échange de sa vie, et rien. Au capitaine et à son frère, il rappela leur amitié qui durait depuis leur jeunesse, rien. À deux jeunes marins d'à peine treize ou quatorze ans, il en vint à dire, désespéré et en larmes : « Les gars, mais qu'est-ce que vous foutez, bordel ? J'étais là quand Eudoxie, votre mère, vous a mis au monde... Ces jolis colliers de corail que vous portez, c'est moi qui les ai offerts à votre père à votre naissance ! Et maintenant vous voulez me tuer ?»
Rien n'y fit. Les marins, menés par ce dégénéré de capitaine Laocoon, étaient bien décidés à le voler et à le tuer pour qu'il n'y ait pas de témoins. Et personne parmi eux n'ignorait que le voler et le laisser en vie n'était pas une option viable, cela aurait signifié la potence pour tous, puisqu'Arion, comme on le sait, était un grand ami du roi. Ils lui donnèrent alors le choix entre deux façons de mourir : soit il se suicidait sur-le-champ, sur le pont du navire, et alors ils lui accorderaient, du moins le prétendaient-ils, une sépulture digne à terre avec un rituel qui n'offenserait pas les dieux et sauverait son âme ; soit ils le jetaient vivant à la mer avec sa cithare et toutes ses affaires, condamnant son âme à la perdition. Car en ce temps-là, l'âme d'un cadavre privé de funérailles dignes et des sacrements rituels descendait tout droit en enfer pourrir pour l'éternité. Sacré menu de merde, non ?
« Le dernier chant » : le concert d'adieu à la vie

Et c'est ici qu'Arion, qui en plus de chanter comme un ange était aussi un homme intelligent et cultivé, joua sa dernière carte avec une élégance à vous donner la chair de poule. Il demanda une dernière faveur : qu'on le laisse chanter une ultime chanson d'adieu, tout juste composée par lui, et qu'il puisse le faire vêtu de tous ses habits de scène sur le pont du navire, avec l'équipage pour dernier public. Et il donna sa parole d'honneur, jurant devant tous les dieux, qu'il se suiciderait lui-même une fois terminé.
Le capitaine Laocoon, peut-être par curiosité morbide, peut-être pour le plaisir de pouvoir se vanter d'avoir vu se produire en direct et gratuitement le musicien le plus célèbre du monde, accepta. Et tous les marins — y compris les deux jeunes garçons et le cousin germain du capitaine, un certain Alexandros, dont la sœur était la maîtresse du roi Périandre — quittèrent leurs postes et se rassemblèrent au centre du navire, désireux de profiter du spectacle aussi macabre que fascinant.
Arion revêtit alors ses costumes de scène les plus spectaculaires, chargés de pierres colorées, de plumes et de paillettes, se planta sur le pont, sa fidèle cithare à la main, et, d'une voix aiguë et magnifique, chanta une chanson qu'il avait écrite ces jours mêmes et qui portait pour titre — quelle coïncidence — « Le dernier chant ». Une mélodie douce, triste et mélancolique, d'une beauté si immense qu'elle émut jusqu'aux larmes ces assassins pourtant sans âme.
Et lorsqu'il pinça la dernière corde de son instrument, Arion profita de ce moment d'émotion générale, se rejeta rapidement la cithare dans le dos et se jeta soudainement, tête la première, à la mer.
Le dauphin (ou la Muse Euterpe déguisée)

Le poids de la cithare et de son volumineux costume de scène trempé entraîna aussitôt Arion vers le fond. Les marins, le voyant sombrer comme une pierre, le crurent immédiatement mort et, sans prendre la peine de le vérifier, poursuivirent leur route. « Il n'y a plus rien à voir ici, les gars — a dû dire le capitaine Laocoon —, allez, on continue. » Et ils mirent le cap sur Corinthe, désormais maîtres de cette fortune et, croyaient-ils, sans le moindre témoin du crime qui pût les dénoncer.
Mais sous les eaux sombres de la mer Ionienne, comme on appelle la Méditerranée dans cette région, tandis qu'Arion luttait désespérément, sans succès, pour détacher la ceinture qui l'entraînait vers le fond, il sentit soudain quelque chose de pointu lui frôler le bas du dos, comme le museau d'un chien exerçant une pression. Il se retourna... et vit que c'était un dauphin. Un dauphin joyeux qui, comme s'il savait parfaitement que cet homme se noyait, le poussait à toute vitesse vers la surface, vers la lumière, l'air et la vie.
Une fois remontés, le dauphin chargea Arion sur son dos et le conduisit, sain et sauf, jusqu'à la terre ferme : plus précisément, il le déposa au cap Ténare, dans la partie sud de la région grecque de Laconie, celle-là même où se trouve Sparte, à environ 255 kilomètres de Corinthe. Pour les Grecs anciens, ce fut là un miracle évident, une œuvre des dieux : tous croyaient en effet que Poséidon lui-même, dieu de la mer, avait envoyé la Muse Euterpe (la muse de la musique) déguisée en dauphin, attirée peut-être par la beauté surnaturelle du chant d'Arion.
Et permettez-moi ici une petite remarque en tant qu'homme du XXIe siècle : bien que pour les Anciens il s'agisse là, sans le moindre doute, d'un prodige divin, notre époque a documenté des cas bien réels de dauphins ayant, d'une manière ou d'une autre, sauvé de la noyade des naufragés, des plongeurs et des baigneurs. C'est de la science : les dauphins sont des mammifères sociaux, intelligents, curieux et joueurs, irrésistiblement attirés par les humains. Aussi n'exclus-je absolument pas qu'un dauphin bien réel, attiré par les notes douces et aiguës du chant d'Arion, se soit approché du navire et, en le voyant tomber à l'eau, lui ait sauvé la vie. La réalité, parfois, est tout aussi merveilleuse que le mythe.
La vengeance de Périandre : le piège parfait
Dès qu'il eut posé le pied à terre, Arion mit à profit sa renommée internationale et ses relations pour se procurer de la nourriture, de l'aide et un cheval rapide, et galopa droit vers Corinthe, encore vêtu du même costume de scène avec lequel il s'était jeté à la mer quelques heures plus tôt. Et comme un cheval au galop va bien plus vite qu'un navire à voile, il arriva en ville plusieurs jours avant ses assassins.
Arion se présenta devant son ami le roi Périandre et lui raconta tout ce qui s'était passé. Mais Périandre, pressé de surcroît par l'une de ses maîtresses favorites (qui se trouvait être, par hasard, la sœur de l'un des marins), n'arrivait pas tout à fait à croire cette invraisemblable histoire de dauphin. Aussi, rusé comme il l'était, décida-t-il de tendre un piège parfait aux coupables : il garda Arion caché et protégé dans le palais, calcula à quel moment le navire arriverait au port, et envoya une garnison sur les quais pour arrêter l'équipage dès son débarquement, sans que personne ne puisse leur parler auparavant ni les avertir que leur victime était bel et bien vivante.
Lorsque les marins furent amenés devant le roi, celui-ci, feignant de ne rien savoir, leur demanda d'un ton détaché : « Alors les gars, comment s'est passée la tournée de mon ami Arion ? Et où est-il, d'ailleurs ? Comment se fait-il qu'il ne soit pas revenu avec vous ? Où l'avez-vous laissé ? » Et les marins, qui avaient déjà convenu de leur version au préalable et n'avaient aucune raison de se méfier (même si le fait d'être conduits au palais dès leur arrivée, escortés par une garnison militaire, n'était pas très rassurant), répondirent que, pour autant qu'ils sachent, Arion allait à merveille, heureux, entouré de belles Italiennes, qu'ils l'avaient laissé profiter de son succès à Tarente et qu'il rentrerait chez lui le printemps suivant, dès la reprise de la navigation (qui s'interrompait généralement en automne et pendant les mois d'hiver en raison des grands risques du mauvais temps).
Grave erreur. Car à peine eurent-ils prononcé ce mensonge que Périandre frappa dans ses mains et, de derrière un rideau, sortit Arion, vivant, vêtu des mêmes habits de scène avec lesquels on l'avait forcé à sauter à la mer quelques jours plus tôt. Les marins, foudroyés par la terreur, se jetèrent au sol en implorant pitié. Mais il était trop tard, il n'y avait plus rien à nier ni aucune clémence à obtenir.
Justice poétique (et un clin d'œil à la politique d'aujourd'hui)

Périandre, furieux, leur infligea une justice aussi brutale qu'ingénieuse. Tout comme ils l'avaient fait avec Arion, il leur donna le choix entre deux options, l'une pire que l'autre : soit ils rendaient jusqu'au dernier sou de l'or volé et mouraient seuls, d'une mort rapide et miséricordieuse ; soit ils refusaient de le rendre, auquel cas leurs enfants, frères et parents mourraient également, et leurs femmes seraient mariées de force à d'autres hommes. Inutile de vous dire ce qu'ils choisirent : ils rendirent le butin pour sauver leurs familles et, aussitôt après, furent pendus par le cou sur la place centrale de Corinthe.
Et je ne peux m'empêcher, ici, de faire une remarque, car Hérodote et moi en parlons justement dans « Le Livre de la Muse Clio » : quelle merveille ce serait de pouvoir appliquer cette même règle aux hommes politiques voleurs et corrompus d'aujourd'hui ! Je ne dis pas de les pendre, attention, nous sommes des gens civilisés et ne souhaitons la mort de personne. Mais le marché pourrait être le suivant : « Si tu rends tout ce que tu as volé, on ne ruine que toi ; sinon, on prend aussi tous les biens de ta famille et de tes amis. » Je vous garantis que, de cette façon, ce seraient la famille et les amis eux-mêmes qui surveilleraient de près l'aspirant corrompu et lui mettraient des bâtons dans les roues. Enfin bref, rêves, fantasmes et élucubrations d'un pauvre écrivain italien...
On raconte qu'à l'époque d'Hérodote encore, on pouvait voir au cap Ténare une belle statue de bronze représentant Arion jouant de la cithare, monté sur le dauphin. Un monument au sauvetage le plus improbable et le plus beau de toute l'Antiquité. Aujourd'hui cette statue n'existe plus, remplacée par un très joli phare que l'on peut encore visiter.
Pourquoi cette histoire est encore vivante 2 600 ans plus tard
L'histoire d'Arion a tout pour elle : gloire, or, cupidité, trahison, un coup de génie digne du meilleur scénariste, un sauvetage miraculeux et une vengeance dure mais juste. C'est, en miniature, un thriller complet. Et elle prouve que la nature humaine n'a pas changé d'un iota en 26 siècles : l'envie, l'avidité, la loyauté, la ruse et la justice sont exactement les mêmes qu'à l'époque, sur le pont de ce navire corinthien.
En la modernisant et en vous la racontant avec mon style bien particulier, je n'ai eu à inventer strictement rien : Arion, la tournée de concerts, le complot meurtrier, le dernier chant, le dauphin, le piège de Périandre et le châtiment final des coupables... tout est chez Hérodote. Ce que j'ai ajouté, c'est le rythme, les anachronismes, les comparaisons avec les rock stars d'aujourd'hui et quelques gros mots placés avec tendresse, pour que l'histoire passe comme elle doit passer : toute seule, et avec le sourire.
Si le miracle d'Arion et du dauphin vous a plu, sachez que dans mon livre « Le Livre de la Muse Clio », premier volume de la saga « Hérodote : Historias Reloaded 2.0 », vous trouverez cette histoire dans son intégralité, ainsi que bien d'autres : le roi Crésus et sa fabuleuse richesse, la sagesse de Solon, le malchanceux Adraste, les oracles trompeurs de Delphes, l'ascension du grand roi Cyrus II de Perse et de la reine Tomyris, qui finit par le décapiter. L'histoire antique racontée comme une série Netflix, et comme on ne vous l'a jamais racontée à l'école.
Per Aspera, Ad Astra.
Ibiza, septembre 2026

