Sardes, le New York de l'an 550 av. J.-C.
Attention, chers lecteurs, car aujourd'hui nous parlons d'un type dont le nom nous est parvenu 2 500 ans après sa mort, transformé en une expression que beaucoup d'entre nous utilisent encore : « être plus riche que Crésus ». Et je vous assure que ce titre, l'homme l'avait bien mérité. Crésus, roi de Lydie, une région dans l'actuelle Turquie occidentale, avec pour capitale l'opulente cité de Sardes, fut au VIᵉ siècle avant Jésus-Christ le monarque le plus riche, le plus puissant et le plus envié du monde connu. Une sorte de multimilliardaire de l'Antiquité, très capricieux, capable de dépenser une fortune pour fêter son anniversaire, ou ces vingt ou trente petits millions pour rénover son humble demeure (un palais immense où il fallait un GPS pour s'orienter) une fois par an. Le bonhomme avait de l'or jusque dans les sourcils, littéralement ! Il se trouve que les sables du fleuve Pactole, qui traversait son royaume, charriaient une quantité annuelle fort consistante de pépites d'or, et Crésus fut, selon la tradition, le premier roi de l'histoire à frapper des monnaies d'or et d'argent.
Mais cette histoire, comme presque toutes celles qui valent la peine d'être racontées, ne parle pas de combien il était riche ni de la hauteur où il monta, mais de la bassesse où il tomba. Car Crésus est le protagoniste de l'une des plus grandes paraboles morales d'Hérodote : celle de l'homme qui eut tout et se crut intouchable, jusqu'à ce que la roue de la fortune tourne et le laisse, en l'espace de quatorze jours, vaincu, humilié et attaché au sommet d'un bûcher, sur le point d'être brûlé vif. Entrons dans le vif du sujet.
L'avertissement du sage grec Solon (que Crésus ignora)
Parmi les nombreux visiteurs illustres qui passèrent par Sardes, le plus célèbre fut le législateur athénien Solon, l'un des fameux Sept Sages de Grèce, l'homme qui avait rédigé la première grande constitution de lois d'Athènes. Crésus, connaissant la grande importance de l'homme, l'hébergea en grande pompe et, après l'avoir promené parmi ses trésors pour l'impressionner, lui posa enfin la grande question qui le brûlait à l'intérieur : « Dis-moi, sage Solon, de tous les hommes que tu as connus dans tes voyages, quel est selon toi le plus heureux ? » Il s'attendait, naturellement, à ce que Solon lui réponde : « Mais c'est vous, Majesté, c'est sous les yeux de tous, évidemment. »
Mais Solon, qui n'était pas du genre à flatter les puissants, lui répondit que l'homme le plus heureux qu'il eût jamais connu était un humble et anonyme paysan athénien désormais défunt nommé Tellos, un parfait inconnu que connaissait à peine sa propre mère. Crésus, à se voir comparé à un paysan en haillons, faillit avoir une attaque, et pourtant il tente encore deux fois, demandant au sage qui était selon lui le deuxième et le troisième plus heureux (croyant pouvoir être l'un d'eux), et le sage grec casse-pieds et insupportable lui répond que non, qu'à son avis la deuxième et la troisième place allaient sans aucun doute aux frères grecs, également défunts, Cléobis et Biton, et qu'à la rigueur la quatrième place revenait à un porcher grec qui était mort lui aussi…
Mais, « kwaaa », pensa Crésus en lui-même, « ce Grec enquiquineur est-il venu à Sardes pour m'humilier, ou quoi ? En plus, il mange comme quatre : il a déjà dévoré la moitié du garde-manger du palais et bu les trois quarts du meilleur vin de mes caves, bon sang ! »
Le résumé de cette pénible conversation est que Solon dit à Crésus que, selon lui, aucun homme ne peut être appelé heureux tant qu'on n'a pas vu comment se termine sa vie, car la fortune, nous le savons tous, est une déesse fort capricieuse et changeante qui peut t'arracher en un seul instant tout ce qu'elle t'a accordé.
Crésus, profondément offensé, congédia Solon en le prenant pour un provocateur ingrat et poursuivit sa vie de roi heureux. Grave erreur. Car, comme nous le verrons, les paroles de ce « maudit Grec je-sais-tout » finiraient par le poursuivre jusqu'au sommet d'un bûcher.
L'oracle le plus fourbe de l'histoire
Quelques années passées —et après avoir enterré son fils et héritier du trône, Atys, péri dans une tragédie que je vous raconte aussi à part dans mon article sur le porte-poisse Adraste—, Crésus jeta les yeux sur un nouveau danger qui croissait avec force à l'est de son royaume : l'Empire perse du jeune roi Cyrus II, qui venait de vaincre et de renverser au combat son propre grand-père, le roi Astyage de Médie. Crésus, voyant grandir ces Perses qu'il considérait comme des sauvages sans éducation, décida de les attaquer avant qu'ils ne devinssent trop forts.
Mais avant de se lancer dans la guerre, Crésus fit ce que faisait tout dirigeant prudent de l'époque : consulter le fameux Oracle d'Apollon à Delphes, en inondant ce temple grec de tonnes d'or en cadeaux et offrandes. Et l'oracle de Delphes, par la bouche d'une jeune prêtresse, supposément vierge, appelée la Pythie, laquelle était déjà en transe, droguée jusqu'à la moelle par des vapeurs sulfureuses volcaniques qui sortaient d'un trou dans le sol de la salle des audiences, lui donna une réponse qui passerait à l'histoire comme l'exemple parfait du piège oraculaire :
« Si Crésus demain traverse le fleuve Halys, frontière entre la Lydie et la Perse, et déclare la guerre aux Perses, il détruira un grand empire. »
Crésus lut et crut tout ce qu'il voulait lire et croire : « cette prêtresse (qui était canon, soit dit en passant) m'a clairement dit que je détruirai l'empire perse ; donc je vais gagner à coup sûr. » Et il se lança dans la guerre, euphorique. Ce qui ne lui traversa pas l'esprit —car la superbe nous aveugle bien souvent— fut de demander l'évidence : « Hé, toi, prêtresse, quel grand empire vais-je détruire, celui de Cyrus… ou le mien ? » Spoiler : c'était le sien.
En chemin vers la guerre, d'ailleurs, survint un épisode délicieux d'ingénierie antique : arrivé au fleuve Halys en crue et ne sachant comment le traverser (il n'y avait pas de ponts), la tradition raconte que le sage Thalès de Milet —le même qui prédit une éclipse de soleil longtemps à l'avance et sut mesurer au moyen des ombres la hauteur exacte des pyramides de Gizeh— conçut pour Crésus un ouvrage hydraulique génial : il creusa un canal en demi-cercle derrière le campement et détourna une partie du fleuve, le scindant en deux courants bien moins profonds et parfaitement guéables. Un véritable MacGyver du VIᵉ siècle av. J.-C.
L'erreur fatale : congédier l'armée
Après une première bataille plutôt étrange, indécise et terminée par un match nul contre l'armée de Cyrus en Cappadoce, Crésus commit la grande erreur qui le perdit : croyant que la campagne était finie pour cette année-là et que les deux adversaires reprendraient la guerre au printemps suivant, il rentra à Sardes et licencia toutes ses troupes mercenaires, quatre-vingts pour cent de son armée. Il renvoya les soldats chez eux et resta ainsi, tranquille et la garde baissée.
Cyrus, en revanche, était un grand génie militaire et lorsqu'il apprit par ses espions que Crésus avait, incroyablement, déjà congédié le gros de l'armée, il ne put croire à la chance qui lui était échue. Il réunit en hâte ses généraux et leur dit, en gros : « Messieurs, ce paon, ce clown prétentieux affublé de plumes criardes, vient de renvoyer toute son armée chez elle. Nous avons sous le nez une occasion unique et irremplaçable de nous emparer de son royaume. Marchons sur Sardes à toute vitesse avant que cette marionnette déguisée en roi ne puisse réagir. » Et c'est ainsi que l'armée perse parcourut en six ou sept jours les 250 kilomètres jusqu'à Sardes à marches forcées, se présentant comme un mur compact d'hommes sous les murailles sans défense de la ville, juste quand Crésus se croyait encore en vacances.
Imaginez la tête de Crésus en se penchant des murailles et en voyant cette grande armée perse campée sous ses fenêtres. Dans mon livre, je lui mets dans la bouche une lamentation qui résume parfaitement la situation : « Maudits soient Cyrus, l'oracle de Delphes et tous mes morts. Regardez-moi un peu combien de centaines de milliers d'hommes j'ai sous la fenêtre. Je suis perdu et foutu —non, qu'est-ce que je dis, foutu c'est peu dire : je suis archi-méga-foutu ! Mais c'est très étrange… Ce satané Oracle de Delphes, par la bouche de cette gourgandine droguée, m'a garanti que je détruirais un grand empire… Bon sang ! Attends un instant ! Ne serait-ce pas que le grand empire que j'allais détruire est le MIEN ? » Touché, cher Crésus, tu as deviné, mais trop tard. Bien trop tard.
La bataille des chameaux
Crésus, désespéré, rassembla les quelques soldats qui lui restaient disponibles dans la ville et, revêtant lui-même sa plus belle armure de cérémonie brodée d'or et d'argent, sortit livrer bataille aux Perses dans la grande plaine devant Sardes. Son arme maîtresse était une redoutable cavalerie de lanceurs de javelot, fameuse et redoutée dans toute l'Asie.
Mais Cyrus avait un atout dans sa manche, une ruse que lui avait suggérée son conseiller Harpage (un personnage fascinant dont je vous parlerai dans un autre article, car son histoire —où il dut manger son propre fils à cause de la vengeance d'un roi— est parmi les plus brutales d'Hérodote). La ruse était géniale : Cyrus rassembla tous les chameaux de bât de l'armée, leur ôta les bagages et les plaça en première ligne, montés par des soldats. Pourquoi ? Parce qu'apparemment les chevaux ne supportent ni l'odeur ni la vue des chameaux : si c'est la première fois qu'ils les voient, ils prennent peur, se cabrent et fuient. Et ainsi fut : dès que la cavalerie lydienne se heurta à la masse des chameaux, les chevaux devinrent fous, désarçonnèrent leurs cavaliers et se débandèrent. La fameuse cavalerie de Crésus fut rendue inutile en quelques minutes. Et Sardes tomba après seulement quatorze jours de siège.
« Ô, Solon ! » : le bûcher et la pluie miraculeuse
Crésus capturé, Cyrus décida de lui donner une mort exemplaire : il fit dresser un grand bûcher sur la place centrale de Sardes, ordonna d'y attacher le roi lydien —avec quatorze jeunes nobles lydiens— et de se préparer à les brûler tous vifs. Et voici venir le moment culminant de toute l'histoire.
Monté sur le bûcher, se voyant sur le point de rôtir comme un poulet au four, Crésus se rappela d'un coup les paroles de ce « maudit Grec arrogant » qui des années auparavant l'avait averti qu'aucun homme ne peut être appelé heureux avant qu'on ait vu la fin de sa vie. Et, levant les yeux au ciel avec un profond soupir, il s'écria trois fois :
« Ô, Solon ! Solon ! Solon ! Comme tu avais raison, maudit casse-pieds de Grec… »
Cyrus, intrigué, envoya lui demander qui était ce « Solon » qu'il invoquait au moment de mourir. Et quand les interprètes lui traduisirent l'histoire —l'avertissement du sage sur le caractère éphémère de la fortune humaine—, Cyrus devint pensif. Il réfléchit que lui aussi était un homme mortel, que la roue de la fortune tourne pour tous, et qu'il n'était pas juste de brûler vif un homme qui, quelques heures plus tôt, avait été aussi grand et puissant que lui-même. Ému et craignant la vengeance des dieux, Cyrus ordonna d'éteindre le feu sur-le-champ.
Mais le feu, attisé par un vent fort, brûlait déjà avec force et il n'y avait pas moyen de l'étouffer. Et alors —selon la tradition— se produisit le miracle : du ciel dégagé se déchaîna soudain une impressionnante pluie torrentielle qui éteignit le bûcher et sauva Crésus des flammes. Le dieu Apollon, disait-on, avait enfin récompensé les tonnes d'or que le Lydien lui avait offertes à Delphes (pour rien).
La faute héritée : le péché de l'arrière-arrière-grand-père
Sauvé du bûcher, Crésus devint conseiller politique et grand ami de Cyrus. Mais il restait fort contrarié contre l'Oracle de Delphes, qu'il accusait de l'avoir trompé. Aussi, ne pouvant lui-même quitter Sardes, puisque Cyrus le lui avait interdit, il envoya ses émissaires à Delphes pour réclamer, déposant ses chaînes aux portes du temple et demandant si les dieux grecs « avaient pour habitude d'être aussi ingrats envers ceux qui les vénéraient avec des tonnes d'or ».
La réponse de la Pythie fut cette fois écrasante et révélatrice. Elle lui dit, en substance : premièrement, que pas même les dieux eux-mêmes ne peuvent échapper au destin ; deuxièmement, que Crésus payait un crime commis cinq générations plus tôt par son arrière-arrière-grand-père Gygès, qui avait assassiné son roi pour lui voler le trône (une autre histoire des plus savoureuses que vous trouverez sur ce blog) ; troisièmement, qu'Apollon avait réussi à retarder de trois ans la chute de Sardes et avait envoyé la pluie qui le sauva des flammes ; et quatrièmement —et ceci est génial— que l'oracle avait été parfaitement clair : il prédit qu'il détruirait un grand empire, et toute personne sensée aurait demandé duquel des deux empires il s'agissait. La faute de la mauvaise interprétation incombait à Crésus seul.
Touché. Ici il n'y a plus rien à rétorquer. Il ne reste qu'à fermer sa petite bouche et accepter docilement tout ce que dit cette vipère de Pythie. De toute façon, à quoi bon discuter, si au bout du compte la femme est toujours défoncée jusqu'aux yeux et a toujours raison.
La morale du roi le plus riche
L'histoire de Crésus est, au fond, la grande leçon d'Hérodote sur la condition humaine : la fortune est une roue qui tourne et tourne sans cesse, et personne, si puissant et riche soit-il, n'est à l'abri de tomber. L'homme le plus riche du monde antique finit attaché à un bûcher, sauvé de justesse, transformé en conseiller de son propre conquérant. « Riche comme Crésus », oui. Mais aussi « tombé comme Crésus ».
Et le plus beau, c'est que cette parabole est encore valable aujourd'hui, exactement comme il y a 2 500 ans. Combien d'hommes richissimes et puissants avons-nous vus s'effondrer du plus haut sommet ? La roue n'a pas cessé de tourner. Et Solon, même si par moments on avait envie de l'étrangler, avait bien raison.
Si la chute du roi le plus riche de l'Antiquité vous a plu, vous trouverez son histoire complète —et celle de sa cour, de ses guerres, de l'oracle fourbe et de l'ascension du grand Cyrus de Perse— dans mon livre « Le Livre de la Muse Clio », premier tome de la saga « Hérodote : Histoires Reloaded 2.0 ». On y trouve aussi Solon, Adraste, Tomyris, Arion et toute la distribution de cette époque fascinante.