L'homme qui refusa d'être roi
Commençons par le commencement, car c'est ainsi qu'on comprend le mieux ces choses.
Le 22 juillet 1099, à peine une semaine après la sanglante prise de Jérusalem, les chefs croisés parviennent à s'entendre et élisent seigneur de la ville Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine et seigneur de Bouillon. Mais Godefroy, homme profondément dévot, refuse dès la première minute de ceindre une couronne d'or à l'endroit même où Jésus-Christ, onze cents ans plus tôt, avait été couronné d'une couronne d'épines et mis à mort sur la croix par les Romains avec la complicité notoire des élites religieuses juives de cette époque. Et voici la manœuvre sémantique : au lieu de « roi », il accepte de gouverner la cité avec le titre d'Advocatus Sancti Sepulchri, « Avocat et Défenseur du Saint-Sépulcre ».
Une étiquette pieuse, oui. Mais ne vous y trompez pas, car dans la pratique Godefroy commande avec des pouvoirs quasi absolus. Il est roi en tout sauf le nom, et l'astuce ne sert qu'à faire accepter à la troupe —farouchement religieuse et convaincue que Jérusalem doit être gouvernée par la papauté— qu'un guerrier laïc, et non le Pape, siège sur ce trône très saint.
Le problème, c'est qu'aux yeux de ces soldats, une bonne part de la légitimité de Godefroy, et de tous les autres nobles présents, reposait entre les mains de l'Église. Et l'Église catholique apostolique de Rome, à ce moment-là, avait un nom propre en Terre sainte. Et c'était un nom italien.
Dagobert de Pise, le corbeau à mitre plus tordu que la tour de sa ville

À la fin de l'année 1099, en raison de la mort prématurée du précédent Légat pontifical aux Croisades —l'évêque guerrier Adhémar de Monteil, c'est-à-dire l'ambassadeur du pape et responsable religieux de toute la croisade—, débarque au port de Jaffa le nouveau légat papal : l'évêque Dagobert de Pise, envoyé là, dit-on, pour faire oublier une trouble affaire : le vol de plusieurs milliers de pièces d'argent destinées à Rome, survenu sous son scandaleux et corrompu mandat en tant que légat pontifical auprès du roi Alphonse VI de León, en Espagne. (Une histoire que vous trouverez dans L'Aube des Templiers, chapitre 5.) Dagobert arrive ainsi à Jérusalem investi des plus hautes lettres de créance, mais le nom souillé par l'épithète de voleur. Et non, l'Italien n'est pas venu prier. Il est venu commander au nom de Pascal II.
Pas à pas, l'archevêque arrache à Godefroy des concessions toujours plus grandes : d'abord le contrôle de Jaffa et de son port, puis le contrôle de la Tour de David et de la citadelle de Jérusalem, et enfin —accrochez-vous— la prétention que toute la Palestine soit officiellement transférée au patriarcat. C'est-à-dire à lui. Le rêve de Dagobert est de transformer Jérusalem en un fief du Pape, avec lui pour gouverneur plénipotentiaire. Autrement dit, vice-roi. Et comme Sa Sainteté se trouve à près de 5 000 kilomètres de là, prend de l'âge et est en bien mauvaise santé, elle ne descendra pas là-bas, même dans mille ans, pour contrarier ses plans.
La tension entre le clergé et les militaires finit par éclater le dimanche de Pâques, le 1er avril 1100. Devant une église du Saint-Sépulcre comble —et avec les espions du Caire, de Damas, de Bagdad et de Constantinople camouflés dans la foule—, Godefroy monte en chaire pour céder officiellement la ville au Pape. Dagobert se lèche le miel qui lui coule des lèvres, pour ainsi dire. Mais le duc, ce vieux renard de la politique, déploie tous ses papiers avec une lenteur exaspérante, comme s'il tournait un film au ralenti. Une fois qu'il les a devant lui, il se met à lire une liste interminable de noms et de titres nobiliaires pour faire sortir davantage l'Italien de ses gonds et, lorsqu'il prononce enfin le mot magique —« JE DÉCLARE »— (avec Dagobert plongé dans un climax presque érotique, pour ainsi dire), il lâche son chef-d'œuvre : oui, il cède Jérusalem à l'Église… mais il ne le fera que le jour de sa mort, ou lorsque auront disparu tous les immenses dangers qui entourent la ville, c'est-à-dire les musulmans. Traduction : jamais.
Une douche d'eau glacée tombe sur la tête tonsurée de Dagobert. Et c'est là que, selon la reconstitution fictive mais probable que je défends dans L'Aube des Templiers, une idée très sombre s'allume dans l'esprit de l'archevêque italien, digne ancêtre de Nicolas Machiavel.
« En somme, si j'ai bien compris, ce mal-né fils de mille pères, ce salaud rusé de Godefroy devrait mourir subitement pour que je puisse hériter de Jérusalem… Mais, attends un instant. Mourir, ai-je dit ? N'y a-t-il pas, là-bas, dans les hautes montagnes de Perse, une secte de tueurs à gages appelés les Assassins qui se consacrent précisément à ce métier contre de l'argent ? Hmmm ! »
Dagobert passe à l'action et, quand il décide d'agir, il ne commande pas une seule mort. Il en commande deux.
Le cousin fidèle : le comte Warner de Grez
Pour comprendre le crime présumé (car j'insiste, une fois de plus, sur le fait que tout cet article traite d'hypothèses bâties sur des faits réels), il faut un second nom, aujourd'hui presque oublié : le comte Warner de Grez-Doiceau —enregistré aussi comme Werner ou Garnier de Gray—, bras droit et cousin de Godefroy par voie paternelle, et l'un des soldats les plus vaillants de toute la Première Croisade.
Cet homme avait tout donné pour la cause. Pour financer sa participation à l'expédition croisée, en 1096, il vendit à l'Église une bonne partie de ses fertiles terres du Brabant wallon en échange d'un pesant calice d'or massif estimé à quelque vingt mille marcs de l'époque : presque cinq kilos d'or. Pour vous donner une idée, cela ferait aujourd'hui environ 650 000 dollars se promenant dans la poche de ce croisé. Il négocia le passage de l'armée avec le roi hongrois Coloman Ier, fut à la bataille de Nicée, au siège d'Antioche face à Kerbogha… un curriculum impeccable.
Ma thèse, chers lecteurs, est celle-ci : Godefroy ne fut pas le pantin pieux, ultra-religieux et sans volonté aux mains de Dagobert qu'à un moment donné une partie de l'historiographie a voulu nous vendre. Et ce, bien qu'il fût le fils d'une Sainte, une vraie, Sainte Ide de Lorraine. En public, il montrait un visage condescendant ; mais en privé, il conspirait avec son cousin Warner pour barrer la route aux « ces maudits Italiens ». Et son plan secret était clair : le moment venu, laisser la couronne à l'un des siens —comme par exemple à son frère Baudouin, comte et seigneur d'Édesse— et non à l'Église de Rome, envahissante, et à ce prêtre vicieux, ivrogne et coureur de jupons qu'était Dagobert. Car on disait que tout le scandale de León tenait à la vengeance d'une maîtresse espagnole à lui, magnifique et plus brûlante qu'une bombe thermonucléaire, qui le dénonça pour vol devant le roi Alphonse VI, le Brave, le faisant rappeler d'urgence à Rome pour se défendre des accusations.
La flotte vénitienne et le voyage vers la mort
Juin 1100. Au port de Jaffa arrive par surprise une flotte de guerre vénitienne, énorme pour l'époque : une vingtaine de navires, avec des dromons hérissés de siphons de feu grégeois. Pour Godefroy —qui, après le tour de passe-passe de Pâques, a perdu tout le soutien de Dagobert et des Pisans, les seuls à disposer de navires de guerre à ce moment-là— l'arrivée de cette flotte vénitienne amie est une bénédiction tombée du ciel car, je ne sais si vous le savez, mais entre Pise et Venise la rivalité pour le contrôle du commerce maritime en Méditerranée était à son comble. Question chance, on repassera.
Le duc, qui à cet instant même est en campagne en Galilée aux côtés du prince Tancrède de Hauteville, part au galop vers Jaffa avec sa suite et son cousin Warner. Mais à mi-chemin, sur la côte, l'émir de Césarée Maritime —désormais son vassal et tributaire— insiste de toutes les manières possibles pour lui offrir un grand banquet d'honneur. Godefroy, pressé et à contrecœur, ne peut refuser pareille courtoisie.
Et là, à cette halte protocolaire qu'il ne voulait pas faire, la mort l'attendait. Déguisée en hospitalité.
Le « Maure sans visage »
Depuis deux mois, un humble paysan arabe accompagnait l'armée du duc. Il disait s'appeler Mohamed ; il vendait fruits et légumes chargés sur son âne, avait le sourire d'un simplet et un visage si banal qu'il était impossible à mémoriser : les croisés l'avaient surnommé par dérision « le Maure sans visage ». Personne ne le soupçonnait. On l'avait vu mille fois rire avec Godefroy lui-même, qui lui achetait ses pommes, et avec Warner, qui lui achetait des poires.
Ce misérable était, en réalité, Yusuf Abdel-Aziz : un empoisonneur professionnel, tueur à gages de la fanatique secte des Assassins —les Hashshashin, ceux-là mêmes qui sont les héros d'un autre de nos récits—. Telle une araignée patiente, il avait passé soixante jours à tisser sa toile et à apprendre les goûts de ses deux proies. Il savait, par exemple, que Godefroy, homme de goûts simples, adorait comme dessert une simple pomme fraîche râpée avec une couche de miel et une tranche de fromage tendre ; et que Warner raffolait de poires chaudes saupoudrées d'abondante cannelle.
Connaître ces petits détails, c'est ce qui transforme un tueur en un bon tueur.
Le dernier déjeuner du roi

Le 18 juin 1100, Césarée est en fête. Plus de deux cent cinquante invités s'installent dans la grande cour d'armes du palais bâti au bord de la mer, et aujourd'hui même le temps est de la partie : tous sont bercés par une délicieuse brise marine qui chasse la grande chaleur de juin. Il y a des dizaines de tables rondes sous des parasols de lin, et une seule table rectangulaire, celle de l'émir, où sont assis Godefroy, son cousin et ses commandants, face à la Méditerranée turquoise.
Le festin est une apothéose d'une cuisine que l'on pourrait appeler « fusion » bien avant que ce mot ne soit jamais appliqué à la nourriture : il y a du tzatziki et du pain chaud, des salades aux dattes et aux pistaches, des sardines grillées, des arancini et des mozzarellas in carrozza identiques à celles que l'on fait encore aujourd'hui en Sicile, une focaccia génoise qui est pratiquement une pizza médiévale, du houmous, du baba ganousch, une moussaka libano-phénicienne et des rouleaux de pain très fin dont n'importe qui, en les voyant, jurerait que ce sont des döner kebabs turcs… Et sur le grand rôtissoir, toutes sortes de viandes qui grillent sur un immense barbecue de briques placé stratégiquement au centre de la place pour répandre ses délicieux effluves dans chaque recoin du château. Car il n'y a rien de meilleur au monde qu'une bonne entrecôte et quelques côtes au barbecue.
Et alors, enfin, arrive l'heure des desserts.
Dans les cuisines, au milieu des cris hystériques habituels de tout événement ou traiteur —avec des cuisiniers qui cherchent la cannelle, se disputent le dernier pot de miel et de gelée royale, des erreurs dans les commandes et des douceurs qui brûlent au four—, Mohamed le fruitier râpe les pommes du roi et sort les poires du comte du four. Pendue à son cou, cachée dans sa tunique arabe traditionnelle, il porte une petite fiole de plomb contenant une poudre blanche très fine, sans saveur et sans odeur : anhydride arsénieux. Arsenic. Le roi des poisons.
Sans que personne ne lui prête la moindre attention —car tout le monde pense que Mohamed est venu avec les nobles francs et a plus qu'assez d'autorisations pour être là, dans la cuisine—, il saupoudre soigneusement le poison mortel sur les deux plats et, par-dessus, ajoute une dernière couche de sucre glace qui en dissimule complètement la couleur. (Oui, je sais que le sucre n'arriva en Europe depuis les Amériques que bien avant dans le XVIe siècle, mais, s'il vous plaît, laissez-moi raconter mon histoire comme il me plaît.) Après quoi, le Maure sans visage appela un jeune serveur, un gamin libanais d'à peine quatorze ans qui ne se doutait de rien et savait encore moins qu'il transportait la mort sur ce plateau :
« Regarde, gamin, ces plats sont pour le roi Godefroy et pour l'homme à sa droite, le comte Warner. Les pommes, au roi ; les poires, au comte. Ne te trompe pas, ou on nous fouette le derrière à tous les deux… Te voilà prévenu. »
Le gamin, fier de servir de tels dieux de la guerre, s'acquitte de sa tâche à la perfection ; mais quand il se retourne, fier, pour que le « Maure sans visage » le félicite… Yusuf Abdel-Aziz a déjà disparu sans laisser de trace. Des heures plus tard, dans la nuit, un chevalier des plus élégants, parfumé et rasé de près, quitta Césarée sans hâte en direction de l'est, vers la Perse. Personne n'aurait été capable de reconnaître en lui le sale paysan aux fruits. Polymorphisme à l'état pur.
Mais le destin, qui est un beau salaud, avait déjà mis sa petite main dans l'affaire : le ventre plein après tant de banquet, ni Godefroy ni Warner ne finirent leurs desserts. Ils les laissèrent à moitié. Et c'est pour cela —pour cela seulement— qu'ils ne tombèrent pas foudroyés sur place, mais reçurent une dose moindre. Mortelle, oui. Mais bien plus lente.
Un mois d'agonie
Cette nuit-là même, entre le 18 et le 19, les deux nobles commencent à se sentir mal. Très mal. Godefroy se réveille avec de féroces douleurs gastro-intestinales, une forte fièvre et des sueurs froides. Warner, qui est d'une fibre plus solide —ou simplement parce qu'il a avalé moins de poison—, confond d'abord les symptômes avec la gueule de bois du délicieux petit vin libanais de la veille.
Mais Godefroy, qui a déjà vu des empoisonnements, comprend aussitôt. Dans l'intimité de sa chambre, il confie à son cousin ce qu'il soupçonne :
« Cousin, il est évident qu'à ce fichu déjeuner d'aujourd'hui on nous a empoisonnés tous les deux, et je crois savoir très bien qui est l'instigateur. »
Et là, selon ma reconstitution, se produit le plus fascinant : au lieu de se rendre, les deux cousins montent une contre-attaque. Godefroy ordonne à Warner que, s'il meurt, il prenne immédiatement le contrôle de la Citadelle et de la Tour de David avec les troupes et ne laisse entrer personne —« pas même le diable »— jusqu'à l'arrivée de son frère Baudouin depuis Édesse, dont il est seigneur. Ils feignent une relative amélioration pour mieux tromper Dagobert, imaginent un moyen de l'éloigner sous un prétexte depuis Jérusalem, et laissent cachée dans la cité une brigade de leurs hommes les plus fidèles, tous des gens du Brabant et de la Basse-Lorraine (l'actuelle Belgique et ses environs).
L'arsenic dans leur organisme, pendant ce temps, fait son œuvre sans hâte, mais sans répit.
Le 18 juillet 1100, un mercredi, après presque un mois de lutte, meurt Godefroy de Bouillon, le premier seigneur chrétien de Jérusalem. Son cousin Warner, consumé et émacié mais toujours debout, tient sa promesse : il sécurise la ville, tient les Italiens en échec et fait appeler d'urgence Baudouin. Et alors seulement, tout étant bien ficelé, le 23 juillet, il succombe lui aussi au poison.
Deux morts. Deux cousins. Cinq jours d'écart. Et un trône qui, contre tous les plans de Dagobert, finit par tomber entre les mains du comte Baudouin de Boulogne, qui se ferait couronner roi Baudouin Ier de Jérusalem.
Coïncidence, diront certains. Moi, je n'en suis pas si sûr.
Que disent les vraies chroniques ? La vérité derrière la légende

Et maintenant, parce que ceci est un blog d'Histoire et pas seulement un blog de belles histoires semi-fictives, il est temps de séparer le bon grain de l'ivraie.
Ce qui est documenté est ceci : les chroniqueurs Albert d'Aix et Ekkehard d'Aura racontent que Godefroy tomba malade alors qu'il se trouvait à Césarée, en juin 1100, et mourut à Jérusalem le 18 juillet. Quelque temps plus tard courut la rumeur que l'émir de Césarée l'avait empoisonné avec un fruit —on alla jusqu'à parler d'une pomme empoisonnée—. Curieusement, Guillaume de Tyr, le grand chroniqueur du royaume, ne mentionne même pas l'empoisonnement. Et du côté musulman, le chroniqueur Ibn al-Qalanisi offre une version complètement différente : que Godefroy tomba d'une flèche alors qu'il assiégeait Acre.
Ce que nous ne savons pas avec certitude, c'est la cause réelle de sa mort. La plupart des historiens modernes —y compris le grand Steven Runciman— considèrent l'empoisonnement peu probable et penchent pour une maladie infectieuse, peut-être du type de la fièvre typhoïde qui, en cet été et avec l'hygiène déficiente dans laquelle ils vivaient, était une candidate des plus raisonnables.
Et ici entre mon regard, celui de l'auteur : le possibiliste, l'uchronique. Car il y a des détails que la version officielle laisse encore en suspens. Pourquoi Warner de Grez mourut-il pratiquement en même temps ? À qui profitait la mort du roi plus qu'à l'homme qui se battait depuis des mois pour garder Jérusalem ? Le mobile de Dagobert était d'école ; l'occasion, parfaite ; et l'arsenic, transparent et insipide, était l'arme rêvée pour un crime qu'aucun médecin légiste de l'an 1100 n'aurait pu prouver.
Je vous dois, cela dit, une confession de cuisine : le supposé tueur à gages Mohamed/Yusuf Abdel-Aziz, les dialogues, la petite fiole de plomb au poison et le doigt accusateur pointé droit sur Dagobert sont une reconstitution de ma part dans un roman, L'Aube des Templiers, tissée sur le squelette du possible.
Les chroniques de cette époque ne donnent pas de noms. Mais l'Histoire, comme je le dis toujours, ne nous laisse bien souvent que le cadavre et nous cache l'assassin. Et c'est à nous que revient la difficile tâche de reconstituer le crime et de découvrir le coupable.
La version officielle nous dit que le premier roi de Jérusalem mourut de fièvres. Il se peut que ce soit vrai. Mais parfois les fièvres ont un nom et un prénom… et se servent au dessert.
Per Aspera, Ad Astra.
✠ David S. Matrecano
Ibiza, le 15 juillet 2026
