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Hérodote

Les faux pharaons d'Hérodote : qui était vraiment chaque roi cité dans les Histoires

Rhampsinite, Phéron, Protée, Asychis : le décodeur complet de chaque pharaon égyptien qu'Hérodote mentionne au Livre II

18 sept. 2026 · 13 min
Hérodote interrogeant des prêtres égyptiens dans un temple de Memphis

Vous êtes passionné par l'Égypte antique et vous croyez en savoir plus que la moyenne sur Toutânkhamon et la XVIIIe dynastie parce que les pyramides, le Nil, les dieux et les crocodiles vous ont accroché depuis l'enfance... Et un jour, en lisant le second livre des Histoires, voilà que surgit un certain pharaon Rhampsinite (Qui ça ?). Puis un Phéron. Un Protée et un Asychis. Et à moins d'être égyptologue diplômé de l'Université du Caire, vous n'avez pas la moindre idée de qui sont ces messieurs, ni même s'ils ont vraiment existé. Ne vous sentez pas mal : les prêtres égyptiens qui racontèrent tout cela à Hérodote vers le Ve siècle avant Jésus-Christ avaient déjà perdu la moitié de la liste à cause du temps écoulé. Voici donc le décodeur complet de qui est qui, avec une règle d'or que je vais respecter sans tricher : ce qui est sûr, je le marque comme sûr, et ce qui relève de la conjecture (aussi plausible soit-elle), je le marque comme conjecture. Sans remplissage.

Pourquoi il les appelle ainsi

La Grande Pyramide de Gizeh, déjà millénaire, contemplée par Hérodote et un prêtre égyptien
Quand Hérodote la visita, la Grande Pyramide se dressait déjà depuis plus de 2 100 ans.

Avant le tableau, il convient de comprendre le mécanisme, car il explique clairement toutes les déformations subies par ces noms au fil des siècles.

Hérodote visite l'Égypte, alors sous domination perse —la dynastie achéménide XXVII, la « Première Satrapie », gouvernée d'abord par Cambyse II puis par Darius Ier et Artaxerxès Ier—, vers 450 av. J.-C., et pose ses questions à des prêtres de Memphis, d'Héliopolis et de Thèbes. Ces prêtres parlaient un égyptien très tardif ; lui, le grec ionien. Au milieu du processus, il y a, forcément, des interprètes de grec et d'égyptien. Et les noms véritables des rois, correctement écrits en hiéroglyphes sur les murs, lui parviennent par voie orale, érodés et déformés par des siècles de prononciation populaire.

Résultat : Khéops, acronyme de Khnoum-khoufou qui signifie : le dieu Khnoum me protège, se raccourcit en Khéops. Khéphren, acronyme de Kha-ef-Rê, il apparaît comme Rê, devient Khéphren. Et Mykérinos, acronyme de Men-ka-ou-Rê, stables sont les Ka de Rê, devient Mykérinos. Et ce, rien qu'en citant les pharaons propriétaires des trois pyramides les plus célèbres, celles de Gizeh.

Car à ceux-là il faut ajouter, au minimum, des personnages aussi importants que Senousret, Sésostris. Psammétique, Psammétique. Ahmosis, Amasis. Aucune de ces déformations n'est une erreur volontaire, ni un désir de tromper intentionnellement son public : ce sont simplement des transcriptions phonétiques honnêtes de ce qu'un voyageur grec du Ve siècle entendait dire dans les rues de Memphis ou de Thèbes.

Et maintenant, mettons vraiment cela en perspective, car c'est le genre de fait qui vous cloue sur votre siège. Quand Hérodote visite l'Égypte et s'enquiert de Khéops, la Grande Pyramide se dressait déjà depuis environ deux mille cent ans sur le plateau de Gizeh. Et nous, aujourd'hui, sommes à deux mille quatre cents ans d'Hérodote. Un total de plus de quatre mille cinq cents ans - 4586 très précisément.

Relisez bien : quand Hérodote voyageait en Égypte, il était déjà à plus de 2100 ans de distance de Khéops. C'est-à-dire que lorsqu'on lui parlait des pyramides, on lui parlait d'un passé ultra lointain couvert par les brumes du temps. Il n'est pas étonnant que les listes royales qu'il a lues soient venues criblées de trous, d'omissions et d'erreurs. Ce qui est étonnant, c'est que quelque chose lui soit quand même parvenu. Et que quelque chose nous soit aussi parvenu à nous, eh bien, ça, c'est encore une autre histoire.

Les dix certitudes

Les pharaons ci-dessous n'admettent aucune discussion. L'équivalence est clairement établie par la phonétique, la chronologie, les constructions, les mentions dans les documents, les œuvres et les guerres menées, et la position dynastique de chacun. Cette liste, aujourd'hui, personne ne la conteste.

Observez le schéma, car il en dit long : plus on se rapproche de son époque, plus Hérodote est fiable. Toute la XXVIe dynastie, par exemple, celle des rois saïtes, qui régnèrent le siècle précédant sa visite, est impeccable, dans l'ordre et avec des noms reconnaissables. Là, pas de légende : il y a une mémoire vivante de gens dont les grands-parents avaient vécu cela et connu ces pharaons presque en personne.

Les plausibles : ça colle, mais ce n'est pas prouvé

Le voleur de la légende de Rhampsinite pénétrant dans la chambre du trésor royal
Le voleur rusé de la légende de Rhampsinite, le pharaon identifié à Ramsès III.

Ici, nous entrons sur un terrain où l'égyptologie propose des réponses mais où personne ne peut trancher définitivement.

Rhampsinite est Ramsès III de la XXe dynastie, le pharaon assassiné par l'une de ses épouses, fait dont je parle dans un autre article de ce blog. Le nom grec est une fusion de « Ramsès » avec le nom de la déesse Neith. Cela correspond en outre à ce qu'Hérodote nous dit en passant : que ses successeurs furent beaucoup plus pauvres et moins puissants. Et c'est exactement ce qui s'est passé : les Ramessides suivants gouvernèrent une Égypte en déclin accéléré et en appauvrissement progressif.

Moéris est Amenemhat III de la XIIe dynastie. Le « grand lac Moéris » d'Hérodote, construit sur ordre de ce pharaon, est en réalité l'actuel lac Qaroun, dans l'oasis du Fayoum, et tous les grands travaux hydrauliques réalisés dans le Fayoum sont d'Amenemhat III. L'identification vient donc de l'œuvre, pas du nom.

Phéron est Mérenptah de la XIXe dynastie. Il faut le dire clairement ici : « Phéron » n'est pas en soi un nom, c'est la déformation grecque du mot égyptien per-aa, « la grande maison », qui est littéralement le mot dont vient notre propre terme « pharaon ». Hérodote raconte l'histoire d'un roi appelé Roi. L'identification avec Mérenptah ne repose que sur la position : il est le fils et successeur de Ramsès II, que Hérodote appelle à tort Sésostris.

Ménès, identifié par la tradition postérieure à Narmer ou à Hor-Aha —père et fils, premier et second pharaon de la Ire dynastie—. Ils furent les premiers unificateurs de la Haute et de la Basse-Égypte sous une couronne unique. Il n'est cependant pas encore tout à fait établi s'il s'agissait réellement de deux personnes distinctes, ou d'une seule sous deux noms de couronnement différents. Lequel des deux rois archaïques était exactement le « Min » dont parle Hérodote fait débat depuis un siècle.

Protée, très probablement, n'appartenait pas à la même dynastie que Sésostris et Phéron, mais en fonda une nouvelle : le candidat qui correspond le mieux est Setnakht, fondateur de la XXe dynastie. Hérodote dit explicitement que Protée est monté sur le trône en venant de Memphis, ce que l'égyptologie interprète comme le signe d'une rupture dynastique. Et l'identification se renforce grâce à un détail savoureux : le roi qu'Hérodote place juste après Protée est Rhampsinite —déjà identifié plus haut comme Ramsès III— et Ramsès III fut, dans la réalité historique, le fils de Setnakht. Pour une fois, la séquence d'Hérodote et la généalogie égyptienne réelle coïncident. Quoi qu'il en soit, ce pharaon fut, selon Hérodote, celui qui accueillit Hélène de Troie lorsque, à cause d'une tempête ayant dévié son navire, elle arriva en Égypte après s'être enfuie de Sparte avec son amant Pâris, provoquant ainsi le déclenchement de la fameuse guerre de Troie.

Le cas Sésostris : un pharaon qui en réalité en fait trois

Un pharaon guerrier près d'une stèle de conquête, incarnant la légende de Sésostris
Le « Sésostris » d'Hérodote : une légende tissée à partir des exploits de trois pharaons différents.

Celui-ci mérite une section à part, car c'est le plus instructif de tous.

Hérodote consacre neuf chapitres à un roi appelé Sésostris qui conquiert l'Asie, atteint la Scythie et la Thrace, laisse des colons près du fleuve Phase, dans l'actuelle Géorgie, sème le monde connu de stèles commémoratives en pierre —certaines, raconte-t-il avec une évidente délectation, gravées d'hommes aux organes génitaux féminins là où le peuple soumis s'était rendu à lui sans combattre, humiliation publique gravée dans la roche pour la postérité—, rentre chargé de butin, survit à une tentative d'assassinat de son propre frère et organise le premier cadastre d'Égypte.

Le problème, c'est qu'un seul homme ayant accompli toutes ces choses à la fois n'a jamais existé. Et le problème est encore plus grand qu'il n'y paraît de prime abord : ce ne sont pas deux pharaons fondus en un seul, ici il y en a au moins trois, répartis sur trois dynasties différentes et à près de mille ans d'écart.

Le nom est authentique : « Sésostris » est la transcription grecque exacte de Senousret, et il y eut un Senousret III, cinquième roi de la XIIe dynastie, environ huit cents ans avant Hérodote. Les stèles sont bien de lui : les authentiques, celles qu'il fit ériger à Semna, près de la deuxième cataracte, avec une inscription avertissant ses successeurs que quiconque ne défendrait pas cette frontière au péril de sa vie « n'était pas son fils ». Cela existe encore aujourd'hui, on peut le visiter, et c'est exactement le genre de geste qu'Hérodote transforma en légende.

Ce qui n'existe pas à ce jour —parce que ces peuples vaincus les ont peut-être détruites par la suite, ou qu'elles n'ont simplement pas encore été retrouvées sur un site— ce sont des stèles d'hommes aux organes génitaux féminins gravés pour humilier les vaincus : ce détail si cru n'a pour l'heure aucune confirmation, bien que cet auteur n'exclue pas que tôt ou tard une preuve vienne le confirmer, comme cela s'est déjà produit pour d'autres affirmations d'Hérodote qui, en leur temps, semblaient pure fantaisie.

La campagne militaire qui atteignit vraiment loin le Proche-Orient et l'Asie n'est pas celle de Senousret/Sésostris III —la sienne fut une incursion mineure, à peine une razzia jusqu'à Sichem, dans l'actuelle Cisjordanie— mais celle du dénommé « pharaon guerrier » Thoutmôsis III, deux dynasties et plusieurs siècles plus tard : un total de dix-sept campagnes militaires, la traversée du fleuve Euphrate près de Karkemish, dans l'actuelle Syrie, et une humiliante incursion sur le territoire même du puissant royaume ennemi du Mitanni. C'est lui, de loin, le plus grand conquérant que l'Égypte ait jamais eu, et pourtant son nom a presque entièrement disparu de la mémoire populaire au profit de Sésostris.

La Scythie et la Thrace, régions situées bien plus au nord, pour autant que l'on sache à ce jour, ne furent foulées par personne venu d'Égypte : ce dernier tronçon du récit d'Hérodote, celui qui pousse la conquête des pharaons jusqu'à l'actuel Kazakhstan, relève (du moins pour l'instant) de la pure fantaisie grecque, sans aucune armée égyptienne réelle derrière. Du moins jusqu'à ce qu'un archéologue exhume de ces terres une stèle de pierre, un papyrus, un casque, une épée ou une sépulture prouvant une présence égyptienne en ces lieux.

Et puis il y a la pierre. L'œuvre monumentale qui fit semer toute la vallée du Nil de temples, de palais et de statues colossales comme celles d'Abou Simbel, la propagande politique gravée sur les murs et les colonnes et répétée —le même récit de la même bataille de Qadesh sculpté une demi-douzaine de fois dans une demi-douzaine de temples— à une échelle qu'aucun pharaon précédent n'avait même imaginée : cela, sans le moindre doute, c'est l'œuvre de Ramsès II. Un règne de soixante-sept ans, ça permet de sculpter beaucoup de marbre.

De la tentative d'assassinat par la main du frère, et de qui inventa le premier cadastre d'Égypte, il n'y a aucune trace dans l'histoire d'aucun pharaon connu. Là, Hérodote —ou celui qui lui raconta l'histoire— nous livre une information encore impossible à vérifier.

Autrement dit, l'Égypte du Ve siècle av. J.-C., déjà sous domination perse depuis un siècle et ayant besoin d'un passé glorieux auquel se raccrocher, n'a pas pris un roi pour le gonfler : elle a pris les trois meilleurs —le fondateur de la frontière, le grand conquérant oublié et le grand bâtisseur— répartis sur mille ans, et les a fondus en un seul héros national, en ajoutant de son cru ce qu'il fallait pour arrondir et amplifier la légende. Et cela, chers lecteurs, n'est pas une erreur d'Hérodote : c'est une donnée ethnographique de premier ordre. Elle nous dit de quelle manière les Égyptiens se souvenaient d'eux-mêmes.

Ceux qui restent sans nom

Et il reste les orphelins, sur lesquels il n'existe aucun consensus, ni rien qui y ressemble.

Asychis, à qui Hérodote attribue une loi permettant de mettre en gage le cadavre de son propre père en garantie d'un emprunt —le détail le plus sinistre de tout le livre— et une pyramide de brique aujourd'hui disparue. Shepseskaf a été proposé comme candidat, mais c'est un coup dans le vide.

Anysis, le roi aveugle qui fuit dans les marais face à l'invasion nubienne et recouvra la vue grâce à l'urine d'une épouse fidèle qui n'avait jamais trompé son mari. Non identifié.

Séthos, prêtre de Ptah devenu roi, sous le règne duquel des souris rongent de nuit les cordes des arcs assyriens et sauvent l'Égypte sans qu'aucune bataille n'ait à être livrée. Non identifié, bien que l'histoire porte un air incontestable de parenté avec le récit biblique de l'armée de Sennachérib.

Nitocris, la reine qui aurait noyé les assassins de son frère dans une salle en les invitant à un banquet donné dans une grande salle souterraine et en ouvrant les vannes d'un canal voisin. Certains égyptologues soupçonnent qu'elle n'était même pas une femme : il pourrait s'agir de la déformation du nom d'un roi de sexe masculin de la VIe dynastie, dont le nom aurait fini par être féminisé en chemin.

Pourquoi cela compte plus qu'il n'y paraît

Des ouvriers sculptant des reliefs colossaux de Ramsès II sur un temple égyptien
La propagande monumentale de Ramsès II, gravée dans la pierre à l'échelle industrielle.

Il est tentant de lire ce tableau comme une liste d'erreurs d'Hérodote. Ce serait une erreur, et une grosse.

Un chroniqueur qui se serait contenté de recopier des listes royales exactes nous aurait légué un document correct et mort : des noms, un ordre, des années. Hérodote a fait autre chose. Il a consigné ce que les Égyptiens racontaient de leurs propres rois au Ve siècle av. J.-C., avec les noms tels qu'ils résonnaient dans la rue, les exploits mélangés, les rois fondus les uns aux autres et les légendes collées aux monuments encore visibles.

Grâce à cela, nous savons quel passé ils s'étaient construit. Nous savons qu'ils se souvenaient de Khéops comme d'un tyran haï —deux mille ans plus tard—, tandis que les monuments officiels ne disent de lui que des choses aimables. Nous savons qu'ils avaient oublié presque toute la XVIIIe dynastie, celle d'Hatchepsout et de Toutânkhamon, comme si elle n'avait jamais existé —Thoutmôsis III lui-même inclus, absorbé sans nom dans la légende de Sésostris. Et nous savons qu'ils s'étaient inventé un super-héros nommé Sésostris à partir de morceaux de trois rois différents.

Les murs nous donnent la version officielle. Hérodote nous donne la rumeur. Et pour comprendre un peuple, la rumeur vaut bien autant que la pierre.

Tout cela —les vrais noms, les déformations, ce qui tient et ce qui ne tient pas— je l'ai travaillé pharaon par pharaon en traduisant et en réécrivant le Livre II dans Le Livre de la Muse Euterpe, car il n'y a aucun moyen de savourer Hérodote si, toutes les trois pages, on trébuche sur un roi dont on ne sait même pas s'il a existé.

Per Aspera, Ad Astra.

Ibiza, septembre 2026

Questions fréquentes

Pourquoi Hérodote donne-t-il aux pharaons égyptiens des noms aussi étranges que Sésostris ou Rhampsinite ?

Parce qu'il ne les a pas lus, il les a entendus. Hérodote ne savait pas lire les hiéroglyphes : il dépendait de prêtres égyptiens qui lui parlaient dans leur langue déjà très tardive, elle-même traduite en grec ionien par l'intermédiaire d'un interprète. Les noms véritables des rois, correctement écrits en hiéroglyphes sur les murs des temples, lui parvenaient par voie orale, déjà érodés par des siècles de prononciation populaire et déformés une fois de plus en passant par le filtre grec. Ainsi, Khnoum-khoufou devient Khéops, Senousret devient Sésostris, Ahmosis devient Amasis. Il n'y a là ni mauvaise foi ni invention : c'est exactement ce qui arriverait à n'importe quel voyageur d'aujourd'hui essayant de noter phonétiquement, sans dictionnaire, des noms propres entendus dans une langue qu'il ne maîtrise pas. Le résultat est un catalogue de transcriptions honnêtes mais déformées, que l'égyptologie moderne a dû déchiffrer patiemment, cas par cas, en comparant phonétique, chronologie et œuvres attribuées.

Quels pharaons Hérodote identifie-t-il avec une totale certitude, sans le moindre doute ?

Dix, et tous partagent un trait commun : ils appartiennent à des dynasties proches dans le temps de la visite même d'Hérodote, ou à des monuments si incontestables qu'ils ne laissent aucune marge d'erreur. Khéops, Khéphren et Mykérinos —propriétaires des trois pyramides de Gizeh— sont identifiés sans discussion à Khéops, Khéphren et Mykérinos de la IVe dynastie. Sabacon correspond à Shabaka, de la XXVe dynastie nubienne. Et les six restants —Psammétique, Néchao, Psammis, Apriès, Amasis et Psammenite— constituent toute la dynastie saïte, la XXVIe, qui gouverna l'Égypte à peine un siècle avant qu'Hérodote ne mette le pied dans le pays. Plus la proximité temporelle est grande, plus la fiabilité l'est aussi : cette dynastie saïte figure dans la liste d'Hérodote dans le bon ordre, avec des noms reconnaissables et sans lacunes, car il y avait encore des Égyptiens vivants dont les grands-parents avaient connu ces rois presque en personne.

Qui était vraiment le pharaon qu'Hérodote appelle Sésostris ?

C'est là que la réponse se complique, car ce n'était pas un seul homme. Le nom est authentique : « Sésostris » est la transcription grecque exacte de Senousret, et il y eut un Senousret III de la XIIe dynastie, véritable auteur des stèles frontalières de Semna qu'Hérodote transforma en légende. Mais la campagne militaire qui conquit vraiment une bonne partie du Proche-Orient, traversant l'Euphrate et humiliant le royaume du Mitanni, n'était pas la sienne : elle fut menée par Thoutmôsis III, près de mille ans plus tard. Et l'œuvre monumentale —les temples, les statues colossales, la propagande gravée dans toute la vallée du Nil— est indiscutablement celle de Ramsès II. L'Égypte du Ve siècle av. J.-C. fondit les trois en un seul héros national, ajoutant de son propre cru une conquête de la Scythie et de la Thrace qu'aucune armée égyptienne réelle n'a jamais menée.

Est-il vrai que les Égyptiens eux-mêmes se souvenaient de Khéops, le bâtisseur de la Grande Pyramide, comme d'un tyran cruel ?

Selon Hérodote, oui, et c'est l'un des faits les plus révélateurs de tout son récit sur l'Égypte. Il raconte que Khéops ferma les temples et interdit les sacrifices, et qu'il contraignit tout le peuple égyptien au travail forcé pour construire sa pyramide, au point que, selon la tradition qu'il rapporte, le roi lui-même en vint à prostituer sa propre fille pour réunir des fonds. Cette image de tyran cruel se heurte frontalement à celle que donnent les sources officielles égyptiennes contemporaines de Khéops lui-même, bien plus neutres, voire franchement favorables. L'intéressant n'est pas de déterminer laquelle des deux versions est « la vraie », mais de constater que, deux mille ans après sa mort, la mémoire populaire égyptienne avait construit autour de Khéops une légende noire que la propagande officielle de son époque n'aurait jamais laissé graver dans la pierre.

Pourquoi Hérodote saute-t-il presque entièrement la XVIIIe dynastie, celle d'Hatchepsout et de Toutânkhamon ?

Parce qu'au moment où il visite l'Égypte, cette dynastie avait pratiquement disparu de la mémoire collective que lui transmirent les prêtres. Une partie de l'explication réside dans la damnatio memoriae que les dynasties postérieures appliquèrent systématiquement aux pharaons associés à la période amarnienne et à ses conséquences —statues détruites, noms effacés des listes royales, cartouches burinés dans les temples—, un effacement délibéré qui incluait des figures aujourd'hui centrales comme Hatchepsout, Akhenaton et Toutânkhamon lui-même. Le cas de Thoutmôsis III, le plus grand conquérant que l'Égypte ait jamais eu, est le plus frappant de tous : sa figure ne fut pas effacée, mais absorbée, sans nom propre, dans la légende composite de Sésostris. C'est l'une des leçons les plus précieuses du texte : la mémoire d'un peuple ne conserve pas ce qui est objectivement le plus important, mais ce qu'il convenait à chaque génération suivante de se rappeler.

Quels pharaons des Histoires d'Hérodote restent aujourd'hui sans identification acceptée ?

Quatre, principalement. Asychis, à qui l'on attribue la loi permettant de mettre en gage le cadavre de son propre père en garantie d'un emprunt, ainsi qu'une pyramide de brique aujourd'hui disparue ; Shepseskaf a été proposé, mais sans grande conviction. Anysis, le roi aveugle qui fuit dans les marais face à une invasion nubienne. Séthos, prêtre de Ptah devenu roi, dont l'histoire d'une armée assyrienne vaincue par des souris rongeant ses cordes d'arc la nuit rappelle de façon frappante le récit biblique de la destruction de l'armée de Sennachérib. Et Nitocris, la reine vengeresse qui noya les assassins de son frère lors d'un banquet souterrain, dont certains égyptologues soupçonnent qu'elle n'était même pas une femme, mais la déformation féminisée du nom d'un roi de la VIe dynastie. Dans les quatre cas, la prudence oblige à admettre que, pour l'instant, aucune identification sérieuse n'est possible.

Hérodote est-il fiable comme source historique sur l'Égypte antique, malgré toutes ces erreurs ?

Il est fiable, mais pour autre chose que ce que la plupart des gens attendent. Comme chronologie exacte de rois et d'exploits, Hérodote se trompe souvent, et cet article documente précisément plusieurs de ces erreurs. Mais comme témoignage de ce que les Égyptiens du Ve siècle av. J.-C. racontaient de leur propre passé —quels rois ils admiraient, lesquels ils haïssaient en secret, quels exploits vieux de mille ans circulaient encore de bouche à oreille, quelles périodes entières avaient cessé de compter assez pour être retenues— Hérodote est une source d'une valeur inestimable, qu'aucune inscription officielle ne saurait remplacer sur ce terrain. Les murs des temples racontent comment un roi voulait être retenu ; Hérodote raconte comment on se souvenait effectivement de lui, des générations plus tard, avec toutes les déformations, fusions et légendes que cette mémoire populaire a ajoutées en chemin.

Sources et références

Il n'y a AUCUNE fiction dans cet article

Les dix identifications du premier groupe font consensus en égyptologie et s'appuient sur la phonétique et la position dynastique. Celles du second groupe sont des propositions raisonnées et majoritaires, mais non prouvées, et je le dis là où il le faut : Rhampsinite-Ramsès III et Moéris-Amenemhat III sont solides ; Phéron-Mérenptah ne repose que sur la position dynastique ; Protée-Setnakht est la proposition qui correspond le mieux à la séquence même d'Hérodote, bien qu'elle ne fasse pas non plus l'unanimité. Sur Sésostris, figure composée de Senousret III, Thoutmôsis III et Ramsès II, il existe un large accord dans la discipline. Sur Asychis, Anysis, Séthos et Nitocris, il n'existe aucune identification acceptée, et je préfère le dire plutôt que d'en inventer une. La réflexion finale sur ce que révèlent ces déformations relève de l'interprétation de l'auteur. La voix littéraire est celle de David S. Matrecano.

✠ Lecture recommandée ✠

Le Livre de la Muse Euterpe

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David S. Matrecano
✠ David S. Matrecano ✠
Ibiza, mars 2026

Écrivain italien établi à Ibiza. Auteur des sagas Les Huit Croisades, Hérodote · Histoires Reloaded et Roma Stupor Mundi.

DM
Per Aspera, Ad Astra.
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