Accompagnez-moi, chers lecteurs, car aujourd'hui nous allons répondre, avec précision et rigueur, à la question que la moitié d'internet pose à Google chaque jour que Dieu fait : qui diable régna à Jérusalem après la mort précoce — quoique annoncée de longue date — de Baudouin IV, le célèbre Roi Lépreux au masque d'argent ?
Et je vous préviens tout de suite que la réponse n'est pas, comme le croient beaucoup après avoir vu le joli film de Ridley Scott, ce frimeur de Guy de Lusignan, ni son épouse Sibylle, ni Balian d'Ibelin, ni le sultan Saladin — je vous vois déjà arriver avec ces réponses-là, bande de petits malins.
La bonne réponse est : un enfant. Et pas n'importe quel enfant, mais un garçon d'à peine huit ans qui ne choisit jamais rien, qui ne gagna ni ne perdit une seule bataille, qui ne comprit probablement jamais tout à fait ce qu'était ce cercle de métal doré, lourd et froid, qu'on ne cessait de lui poser sur la tête. Un garçon que l'Histoire connaît sous le nom de Baudouin V de Jérusalem et que ses contemporains appelaient, avec une tendresse qui glace le sang quand on sait comment tout cela finit, Baudouinet : le petit Baudouin.
Il régna seul un peu plus d'un an. Il mourut à Acre à l'été 1186, ses neuf ans à peine révolus. Et son petit cadavre, mes amis, fut l'étincelle qui alluma le coup d'État le plus rocambolesque de tout le Moyen Âge, avec des scènes dignes du cinéma comme les clés d'un coffre-fort jetées par une fenêtre, une ville sainte entièrement verrouillée et gardée par les Templiers, une reine magnifique qui trompa (et entuba) un royaume entier avec un tour digne d'un joueur de bonneteau, et un Grand Maître du Temple mû par une vieille rancune romantique sortie d'un roman de gare.
Et à peine un an après sa mort, Jérusalem et tout le royaume chrétien étaient tombés pour toujours aux mains de l'islam (bon, « pour toujours et à jamais » techniquement non — l'empereur Frédéric II allait récupérer la ville avec un contrat de location de quinze ans en 1229, mais ne me gâchez pas mon drame, nous sommes ici en 1186).
Vous voulez que je vous raconte comment on détruit un royaume en moins de vingt-quatre mois ? Alors suivez-moi, c'est parti ; je vous promets que l'histoire est vraie et qu'il n'y a rien à jeter.
Orphelin avant même de naître
Pour comprendre Baudouinet, il faut remonter à 1176, quand le royaume de Jérusalem avait un problème mathématique très simple — niveau première année du cours de Dynastie, pour ainsi dire : son roi, Baudouin IV, était lépreux depuis l'âge de neuf ans. Et un lépreux dont le corps et le schwanzstucker étaient déjà à moitié détruits par la maladie ne se marie pas et ne peut pas engendrer d'héritiers. À plus forte raison au XIIe siècle, quand on croyait que tout cela, la lèpre, était un châtiment divin. J'aimerais bien voir quelle jeune fille médiévale aurait accepté de bon cœur de se glisser dans le lit de ce pauvre roi qui ressemblait à un Ecce Homo, couvert de croûtes en pleine phase active... Tout le monde savait que les rênes du trône passeraient tôt ou tard à sa sœur aînée, la belle Sibylle, et la marier à quelqu'un de haut rang était donc une affaire urgente.
Et voyez un peu s'ils ne dénichèrent pas un galant de première catégorie. Il s'appelait Guillaume de Montferrat, surnommé Longue-Épée, parce qu'il était beau et qu'il transportait vraisemblablement, cachée dans ses chausses, une arme secrète très longue. G. de M. était probablement le célibataire le plus convoité qui eût jamais posé le pied en Terre sainte : fils d'un puissant marquis du nord de l'Italie, cousin germain de l'empereur Frédéric Barberousse d'Allemagne — dynastie des Hohenstaufen, excusez du peu — et cousin du roi de France par-dessus le marché. Le genre de gendre que même votre belle-mère, une fois que sa fille lui a parlé de la longue épée et des nombreux millions qu'il brassait, encadrerait au mur et chouchouterait sans relâche, en lui cuisinant des lasagnes, du café arrosé et son dessert préféré, le tiramisu, tous les dimanches que Dieu fait.
Et pas comme ce qui nous arrive à vous et à moi, quand chaque dimanche la belle-mère nous sert des croquettes pour chien à manger, du cyanure de potassium à boire et un de ces yaourts Danone d'hôpital...
Le grand homme à la longue épée arriva au Levant (c'est-à-dire au Moyen-Orient) en octobre 1176, épousa la fougueuse princesse Sibylle presque avant d'avoir défait ses valises, et en juin 1177 il était déjà mort. La malaria, à Ascalon, dit-on. Du poison, dans une assiette, je soupçonne. Le mariage du siècle ne dura même pas un an.
Mais il laissa quelque chose : Sibylle était enceinte. Et à la fin de cette même année 1177 naquit un garçon qui ne connaîtrait jamais son père. On l'appela Baudouin, comme l'oncle lépreux. Orphelin avant de naître, héritier du trône avant de savoir parler et — voilà la partie vraiment cruelle — arme politique avant de savoir marcher.
Car à Jérusalem, mes chers amis, un bébé de sang royal n'était pas simplement un bébé. C'était une pièce de plus sur l'échiquier politique ; et la plus importante de toutes : le Roi. Et évidemment, tout le monde voulait la contrôler et la déplacer à sa guise.
La couronne utilisée comme arme de jet
Sibylle, veuve jeune et belle, héritière d'un royaume entier, était de retour sur Tind... euh... je veux dire de retour sur le marché matrimonial, et vous imaginez la file des prétendants, qui faisait deux fois le tour des remparts. En 1180, elle se maria enfin — par amour cette fois, disent les chroniques, et cela seul aurait dû déclencher toutes les alarmes du royaume, car une reine doit épouser le guerrier le plus capable ou le politicien le plus retors, pas le plus joli garçon. — L'élu de Sibylle fut Guy de Lusignan, un chevalier français fraîchement débarqué en Terre sainte depuis la région du Poitou, en France : grand, beau et charmant, sympathique, bien élevé et doté d'une chevelure magnifique. Le tout monté sur une tête équipée d'usine avec l'intelligence d'une sardine, la ruse d'un anchois et le talent militaire de Bob l'éponge.
Le pauvre Guy, tout juste descendu du bateau en provenance d'Europe, pensait que gouverner au Moyen-Orient — une région sanglante et ultraviolente depuis toujours, peuplée des renards les plus rusés, les plus fourbes, les plus enfoirés qui aient jamais existé (comme, au hasard, le grand sultan musulman Saladin, ou l'empereur chrétien byzantin Andronic Comnène, un amour d'homme qui étrangla son neveu de treize ans pour lui voler le trône) — ce serait comme gouverner Bikini Bottom aux côtés de Carlo Tentacule et Patrick l'Étoile... Eh bien non.
Baudouin IV, déjà à moitié mourant, donna une chance à son beau-frère. Et une vraie : en 1183, à moitié aveugle et désormais incapable de monter à cheval, il le nomma régent du royaume, ce qui revient à peu près à confier les clés de la Ferrari à ton abruti de beau-frère, juste pour le regarder l'encastrer dans le premier rond-point. Guy la gâcha avec une efficacité stupéfiante : il s'insubordonna, prit des décisions politiques et économiques catastrophiques, et couronna le tout en massacrant des Bédouins arabes qui étaient sous protection royale et qui — petit détail — travaillaient comme espions du royaume de Jérusalem contre son plus grand ennemi de l'époque : l'Égypte gouvernée par Saladin. Autrement dit : l'homme liquida, à lui tout seul, son propre service de renseignement extérieur, dont les informations étaient vitales pour savoir ce que ce salopard de sultan pouvait bien mijoter là-bas au Caire. Un vrai phénomène, ce sacré Guy, bon sang.
Le Roi Lépreux, qui pourrissait peut-être à l'extérieur mais conservait encore la tête la plus lucide et la plus affûtée de tout l'Orient latin, prit alors une décision brutale : par édit royal, il déshérita Guy purement et simplement. Et pour qu'il ne restât pas même l'ombre d'un doute sur le fait que son incapable de beau-frère ne porterait jamais cette couronne, il fit une chose sans précédent dans le jeune royaume de Jérusalem : il couronna son neveu de son vivant. Ce qui revient plus ou moins à changer soudain son testament pour tout léguer à un inconnu, et à le faire en plein repas de Noël, avec toute la famille réunie autour de la table... en s'offrant l'immense petit plaisir de les regarder dans les yeux un par un pendant qu'on découpe la dinde. Vous voyez ce que je veux dire.
Le 20 novembre 1183, en l'église du Saint-Sépulcre — c'est-à-dire à l'endroit où repose, suppose-t-on, le corps saint de Jésus — un enfant de six ans fut acclamé, couronné et oint roi de Jérusalem aux côtés de son oncle lépreux. Tous les barons du royaume lui rendirent hommage, un par un, genou à terre.
Tous sauf un. Devinez qui. Exactement : le beau-père du gamin, Guy de Lusignan, qui resta cloîtré dans son fief d'Ascalon, ruminant son humiliation et couvant sa vengeance comme on couve un œuf de serpent.
Regardez bien cette scène, car c'est du XIIe siècle à l'état pur : un roi de vingt-deux ans qui tombe littéralement en morceaux, posant la couronne sur la tête d'un enfant de six ans pour barrer la route à son propre beau-frère. Ce n'est pas une succession, mes amis. C'est une déclaration de guerre familiale avec encens en fond sonore et chœur grégorien.
Un mourant, un enfant et le pacte des quatre trônes
Au début de 1185, Baudouin IV n'en pouvait plus : aveugle, sans mains, sans pieds, transporté en litière de bataille en bataille comme une relique vivante. Il convoqua la Haute Cour autour de son lit de mort et dicta ses dernières volontés, d'une lucidité glaçante pour un homme de vingt-trois ans dévoré par la lèpre. Moi, à vingt-trois ans, je n'arrivais même pas à planifier ma semaine, ni à garder une petite amie plus d'une semaine.
Premièrement : le régent du royaume serait Raymond III, comte de Tripoli, descendant direct de Raymond de Saint-Gilles, l'un des premiers croisés arrivés en Terre sainte en 1099 — à ce moment-là le politicien le plus expérimenté de l'Orient latin, vétéran de mille intrigues de palais et endurci par neuf longues années d'une brutale captivité aux mains des musulmans, ce qui, dans ces contrées, équivalait à un master universitaire en géopolitique appliquée.
Deuxièmement — et voici un détail qui me fascine personnellement : Raymond accepta de gouverner le royaume, mais refusa la garde personnelle de l'enfant. Pourquoi ? Parce qu'il était tout sauf idiot. Baudouinet était une créature maladive, de celles qu'un hiver rigoureux emporte. Et si le garçon mourait dans ses bras, sur son propre fief, qui croyez-vous qui aurait écopé de l'accusation de meurtre ? Alors le comte dit en substance : le royaume, oui, je l'administre ; l'enfant, je n'y touche même pas du bout du doigt. Comme ces oncles qui adorent leur neveu, mais ne se portent jamais, au grand jamais, volontaires pour changer la couche. La tutelle physique du petit roi échut à son grand-oncle, le comte Josselin III de Courtenay, qui n'avait aucun droit au trône et donc aucun mobile apparent pour vouloir hâter le dernier voyage de Baudouinet.
Un homme qui se bat pour gouverner un royaume entier, mais qui refuse même de voir ou de toucher le roi. Si cela ne vous dresse pas le portrait de la méfiance extrême qui se respirait à cette cour, eh bien, rien ne le fera.
Et troisièmement, le pacte le plus extraordinaire de tous : si Baudouin V mourait avant sa majorité, la succession ne serait décidée par personne à Jérusalem. Elle serait décidée — écoutez bien — par le pape de Rome, l'empereur du Saint-Empire romain germanique et les rois de France et d'Angleterre (qui, pour les curieux, à la mort de l'enfant étaient : Urbain III, Frédéric Ier Barberousse, Philippe II Auguste et Henri II Plantagenêt). Les quatre trônes les plus puissants de la chrétienté comme arbitres, afin qu'aucune faction locale ne puisse donner un coup de patte à la couronne. Sur le papier, un pare-feu institutionnel impeccable. En pratique, une véritable Connerie avec un C majuscule, car cela revenait à confier son testament à quatre messieurs qui vivaient à quatre mille cinq cents kilomètres de là, se haïssaient cordialement entre eux et mettaient huit mois à répondre à l'une de vos lettres (car en hiver, par grosse mer, il fallait quatre mois de voyage pour qu'ils reçoivent votre missive et quatre autres pour que leur réponse vous parvienne... si tant est qu'elle vous parvienne, et que le navire qui la transportait ne coule pas ou ne tombe pas aux mains des pirates maures).
Voilà quel était le service client du XIIe siècle — une réponse tous les huit mois — alors faites-moi le plaisir d'arrêter de vous plaindre de la lenteur de votre fournisseur de gaz ou d'internet.
Baudouin IV mourut enfin, à vingt-trois ans, au printemps 1185 — entre le 16 mars et le 16 mai, dit-on — et je vous jure que son histoire mérite un chapitre à part (et de fait je le lui ai déjà consacré : vous le trouverez ici même, à un clic de distance sur ce blog). Peu avant la fin, il ordonna une dernière cérémonie publique pour son neveu au Saint-Sépulcre, et de ce jour nous est parvenue une image qui vaut mieux que dix chroniques : le petit roi fut porté au banquet sur les épaules de Balian d'Ibelin — oui, celui du film, sauf que le vrai ne ressemblait en rien à Orlando Bloom — l'un des barons les plus grands et les plus respectés du royaume. Un peu parce que le garçon n'était pas d'attaque pour de longues marches. Et un peu comme message politique : même la famille de l'autre prétendante à la succession, la princesse Isabelle, portait — littéralement — le roi enfant sur ses épaules.
Un royaume entier chevauchant les épaules d'un enfant de sept ans. Les chroniqueurs médiévaux n'avaient pas besoin d'inventer des métaphores : ils les avaient sous les yeux, vêtues de soie et mortes de peur.
Le règne qui n'eut jamais lieu
Et que fit le roi Baudouin V pendant son règne ? Eh bien, rien. Il ne fit absolument rien, sinon jouer insouciant dans la cour du château avec ses petits camarades, comme n'importe quel enfant de huit ans. Et cela — en tant que père de deux petites créatures — je le dis avec la plus grande affection à son égard et comme le plus haut des compliments : Baudouinet fut le seul gouvernant de l'Histoire avec zéro erreur à son bilan.
Il avait huit ans. Il vivait à Saint-Jean-d'Acre, dans un château au bord de la mer, aux bons soins de son grand-oncle Josselin, jouant vraisemblablement aux chevaliers avec des épées de bois pendant que la moitié du royaume conspirait en son nom. Les décisions importantes, c'est Raymond III de Tripoli qui les prenait, et rendons à César ce qui est à César : il les prit remarquablement bien, négociant avec Saladin une trêve de quatre ans qui donna au royaume exsangue le répit qu'il suppliait à genoux depuis une décennie.
Ironie suprême : le règne du roi le plus faible de toute l'histoire de Jérusalem coïncida avec l'une de ses périodes les plus paisibles. Pas une invasion, pas une bataille, pas le moindre misérable siège. Saladin, la patience incarnée, aiguisait son cimeterre en regardant le calendrier, car les nouvelles de la cour franque lui parvenaient ponctuellement chaque semaine et il savait parfaitement que la baraque s'effondrait toute seule, sans qu'il ait à gaspiller une seule flèche.
Pendant ce temps, le patriarche chrétien catholique Héraclius avait fait le tour de toute l'Europe en 1184 — en compagnie de sa maîtresse — mendiant de l'aide de cour en cour, allant jusqu'à offrir les clés du royaume, les vraies clés, à Philippe de France et à Henri d'Angleterre. Savez-vous combien de rois, de princes et de grands seigneurs d'Occident accoururent pour étayer le trône chancelant du roi enfant ? Zéro.
Enfin, je mens. Il en vint un : le marquis Guillaume V de Montferrat, le grand-père paternel, un vieux croisé qui traversa la Méditerranée avec ses soixante ans bien sonnés sur le dos pour veiller sur la sécurité et les droits de son petit-fils. Le seul qui se présenta ne venait pas pour la couronne : il venait pour l'enfant. Gardez ce vieil homme en mémoire, car à la féroce bataille des Cornes de Hattin nous le retrouverons — heaume en tête, écu et épée en main, prêt à faire son devoir de soldat une dernière fois.
Acre, août 1186 : mort du petit Baudouinet

Et puis, un jour, au cœur de l'été 1186, à Acre, le petit roi mourut.
Comme ça, tout simplement. Les chroniques des témoins et des historiens ne nous donnent aucune cause exacte : elles nous disent seulement qu'il avait toujours été un enfant frêle et maladif, d'une santé si précaire que sa mort, plutôt que redoutée, était tout bonnement attendue. Il avait neuf ans, ou peut-être encore huit. Il avait été roi toute sa courte vie et n'avait jamais vraiment régné un seul jour.
Fut-il empoisonné ? Put-il être victime de quelque perverse conspiration de palais, ou de la redoutable secte des Assassins, déjà active à l'époque ? Ah, mes amis, je savais que vous poseriez la question, car je me suis posé exactement la même. Un chroniqueur anglais, un certain Guillaume de Newburgh, écrivit que Raymond III de Tripoli l'avait empoisonné pour s'emparer du trône. Ça sonne merveilleusement bien, je l'admets : du pur Game of Thrones. Il n'y a que trois problèmes qui ne collent pas : 1) Newburgh écrivait depuis l'Angleterre, à quatre mille kilomètres des faits, sans avoir jamais mis les pieds en Terre sainte de sa fichue vie — ce qui est l'équivalent médiéval de juger une personne ou un pays entier d'après les commentaires qu'on lit sur X, Insta, TikTok ou Facebook ; 2) pour des raisons personnelles bien à lui, il détestait déjà le comte Raymond au préalable ; et 3) l'enfant n'était pas sous la garde de Raymond mais sous celle de Josselin — un homme de confiance de la faction rivale. Autrement dit : si quelqu'un avait accès à l'assiette ou à la coupe de l'enfant pour y verser du poison, c'était précisément le camp qui avait le plus à gagner de sa mort, et non Raymond. Les historiens modernes ont les idées à peu près claires : il mourut de ce dont mouraient tant d'enfants médiévaux, même ceux qui dormaient dans des palais. Du manque d'hygiène et de connaissances médicales, de l'absence de médecine efficace, et du fait d'être un enfant déjà fragile au XIIe siècle.
Les Templiers escortèrent le petit cercueil d'Acre à Jérusalem et l'enterrèrent au Saint-Sépulcre, aux côtés de Jésus-Christ et des rois qui l'avaient précédé. Sa mère Sibylle lui commanda un tombeau splendide, sculpté par les meilleurs ateliers du royaume, qui survécut six cents ans... jusqu'à ce qu'un grand incendie le détruise en 1808. Il n'en reste aujourd'hui que quelques vieux dessins et des fragments épars. Même son tombeau, ils ne l'ont pas laissé au pauvre gamin.
Et l'enfant mort, le pacte des quatre trônes — pape, empereur, France, Angleterre — entra immédiatement en vigueur, n'est-ce pas ? Les grands de la chrétienté allaient décider calmement et solennellement de la succession, n'est-ce pas ? — Eh bien non. Même pas en rêve, que dalle !
Le coup d'État : un enterrement, deux clés et un tour de bonneteau

Ce qui se passa en septembre 1186 est si romanesque que si je l'écrivais tel quel dans l'un de mes romans, vous m'accuseriez d'exagérer et vous me colleriez deux étoiles sur Amazon.
Pendant que le corps de Baudouinet voyageait vers Jérusalem, les deux factions rivales avancèrent leurs pions en même temps. Raymond de Tripoli convoqua les barons du royaume à Naplouse, fief des Ibelin, pour décider de la succession conformément au pacte, avec procès-verbaux, serments et toute la paperasse. Presque toute la haute noblesse s'y rendit. Erreur grossière de manuel, car comme par hasard, pendant que les barons délibéraient à Naplouse, Sibylle était à l'enterrement de son fils. À Jérusalem. Avec son mari Guy. Avec le patriarche Héraclius, un saint homme qui entretenait — dans le luxe le plus extrême — une demoiselle de petite vertu comme maîtresse officielle, que le petit peuple appelait malicieusement « la Patriarchesse ». Avec Renaud de Châtillon, le psychopathe et tueur officiel du royaume. Avec le Grand Maître des Templiers, Gérard de Ridefort. Et avec les troupes de son oncle Josselin, qui avaient déjà occupé Acre et Beyrouth « pour garantir l'ordre », c'est ainsi qu'on appelle ces choses-là depuis que le monde est monde.
Les barons réunis à Naplouse avaient pour eux la loi, les codes et tous les arguments juridiques. Mais Sibylle tenait déjà entre ses mains la ville entière, les épées pour la défendre et le cadavre encore chaud de son fils le roi. Devinez ce qui pesa le plus lourd.
Restait cependant un dernier obstacle : les couronnes du royaume étaient gardées dans un coffre fermé par trois clés distinctes — le coffre-fort dont je vous parlais au début — réparties entre le patriarche et les maîtres du Temple et de l'Hôpital, précisément pour qu'il ne prenne à personne l'idée de se couronner soi-même un vendredi après-midi comme un autre. Le patriarche Héraclius trempait déjà dans le complot. Le maître templier de Ridefort aussi, et avec quel enthousiasme. Mais le Grand Maître de l'Hôpital, Roger des Moulins, homme intègre, fidèle à la lettre de la loi et allié des barons, refusa tout net de remettre la sienne.
Ils insistèrent, le pressèrent, le harcelèrent pendant des heures. Et le bon Roger, excédé et à bout, finit par jeter sa clé au loin — certains disent par une fenêtre — pour ne pas se salir les mains en la remettant aux conjurés. Imaginez le tableau : les comploteurs trottinant dans le jardin de la cour en contrebas, manches retroussées, à la chasse dans les buissons de la petite clé qui ouvrait le coffre avec la couronne de Jérusalem. La géopolitique du royaume le plus sacré de la Terre, se chamaillant à quatre pattes dans la poussière. Et à la fin, ils la trouvèrent.
Le couronnement se tint au Saint-Sépulcre, les portes de Jérusalem verrouillées à double tour et gardées par des Templiers pour qu'aucun baron de Naplouse ne vienne gâcher la fête, et — détail qui scandalisa les chroniqueurs de l'époque — un vendredi, jour de jeûne, de sorte qu'au banquet royal on ne put servir que de la nourriture maigre. Même leur coup d'État, ils ne réussirent pas à l'assortir d'un traiteur décent : ils usurpèrent un trône aux lentilles et au poisson salé.
Mais soyez attentifs maintenant, car voici le coup de maître de la reine. Les propres partisans de Sibylle détestaient Guy et se méfiaient de lui — pensez donc, même ses alliés le voyaient venir et savaient qu'il les ruinerait — alors ils lui posèrent une condition : nous te couronnons, oui, mais tu annules ton mariage. Sibylle accepta le marché, mais avec trois conditions apparemment innocentes : que ses filles nées de Guy soient considérées comme légitimes, que Guy conserve tous ses fiefs et possessions... et qu'elle soit libre de choisir son prochain mari.
Tout le monde signa, ravi. Et personne ne lut entre les lignes de cette dernière petite requête innocente.
Le patriarche Héraclius la couronna reine. Puis il lui tendit la seconde couronne et l'invita à désigner ipso facto un nouveau consort. Et Sibylle, devant le royaume entier et avec le meilleur visage de marbre de tout le Moyen Âge, prononça le nom de Guy de Lusignan, son mari fraîchement répudié, et lui posa la couronne sur la tête de ses propres mains.
Échec et mat à tout le monde. On avait exigé d'elle le divorce et on lui avait garanti le libre choix de son époux : elle choisit le même. Juridiquement inattaquable, moralement scandaleux, politiquement suicidaire. Vous pouvez la détester, mais accordez-lui ceci : dans un royaume de guerriers aux épées d'un mètre cinquante, le coup le plus audacieux de 1186 fut joué par une femme armée seulement de deux couronnes et d'un sourire.
À Naplouse, les barons tentèrent un contre-coup d'État en couronnant l'autre héritière, Isabelle, avec son mari Onfroy de Toron. Mais Onfroy, un jeune homme apeuré pour qui la perspective d'une guerre civile était aussi démesurée que le patronyme qu'il portait, s'enfuit de Naplouse de nuit — en sautant pratiquement par une fenêtre —, chevaucha jusqu'à Jérusalem et jura fidélité à Sibylle et à Guy. Le contre-coup d'État mourut de honte par procuration avant même de naître. Raymond III s'en retourna dans son Tripoli en crachant sa bile tout le long du chemin, et le royaume resta entre les mains de Guy de Lusignan : l'homme qu'un roi lépreux mourant avait dépensé ses dernières forces à tenter d'écarter du trône.
La rancune qui valait une couronne

Et maintenant, laissez-moi vous présenter le personnage qui sert de charnière à toute cette tragédie, car sans lui, peut-être, rien de tout cela n'aurait fonctionné : Gérard de Ridefort, Grand Maître du Temple et titulaire d'un doctorat cum laude en rancune.
Des années auparavant, quand Ridefort était encore un chevalier flamand au service de Raymond III de Tripoli, le comte lui avait promis la main d'une riche héritière : la dame de Botrun. Mais quand la dame redevint libre, Raymond la maria à un autre : un marchand pisan du nom de Plivano qui, selon la tradition conservée par les chroniques, mit littéralement sur une balance le poids de la mariée en or. Une héritière noble vendue au poids, comme un thon à la criée. Et Ridefort, chevalier ruiné qui méprisait les marchands de toute son âme féodale, ne le pardonna jamais.
Éconduit, il raccrocha toutes ses espérances matrimoniales et entra dans l'Ordre du Temple — où, tout compte fait, le vœu de chasteté lui venait désormais d'usine —, gravit tous les échelons jusqu'à devenir Grand Maître en 1185, et quand en 1186 il tint entre ses mains les clés du coup d'État de Sibylle, les littérales comme les figurées, il les utilisa jusqu'à la dernière contre ce salopard de Raymond de Tripoli. La tradition veut que, regardant Guy se faire couronner, le Templier ait savouré sa vengeance en déclarant que « cette couronne valait bien le mariage avec madame de Botrun que le comte de Tripoli lui avait volé ». Cela me rappelle un peu Henri IV de Navarre quand, pour pouvoir être couronné roi de France en la cathédrale de Chartres en 1594, il se convertit au catholicisme en prononçant les mots célèbres : « Paris vaut bien une messe... »
Nous ne savons pas si la phrase de Ridefort est littérale ou si un chroniqueur talentueux la lui a mise dans la bouche. Mais peu importe : elle résume la catastrophe mieux que n'importe quel traité. Le destin du royaume de Jérusalem se joua, en partie, sur le dépit amoureux d'un chevalier humilié des années auparavant. Gardez cette scène en réserve pour la prochaine fois qu'on vous dira que l'Histoire est mue par les grandes idées.
Et ensuite, l'abîme
Ce qui vint ensuite, vous le savez déjà — et si vous ne le savez pas, je vous le résume le cœur serré.
Guy, désormais roi, gouverna exactement comme tout le monde le craignait. En mai 1187, le même Ridefort imposa une charge suicidaire de 140 chevaliers templiers et hospitaliers contre des milliers de cavaliers de Saladin aux sources de Cresson, car le Grand Maître était encore plus mauvais en mathématiques qu'en amour : massacre total — et parmi les morts, cruelle ironie, se trouvait Roger des Moulins, l'homme honnête des clés. Deux mois plus tard, le 4 juillet 1187, Guy en personne conduisit toute l'armée du royaume mourir de soif et de flèches aux Cornes de Hattin, en bonne partie pour avoir suivi — une fois de plus — les conseils insensés de Ridefort. Là, le roi fut fait prisonnier, là tomba la relique de la Vraie Croix, et là tomba au combat, comme par hasard, le vieux Guillaume de Montferrat, le grand-père qui avait traversé la mer pour son petit-fils mort. Je vous avais dit de le garder en mémoire.
Et le 2 octobre 1187, Saladin entra enfin dans Jérusalem.
Du couronnement de Baudouinet en 1183 à la perte de la Ville sainte : quatre ans. De sa mort à Acre à la catastrophe : quatorze mois à peine. Il y a des yaourts qui durent plus longtemps que ne dura ce royaume sans son enfant.
Et une dernière note avant ma théorie, car l'Histoire réussit des carambolages qu'aucun romancier n'oserait signer. Des deux ordres religieux qui jouèrent le royaume avec ces trois clés, l'ordre templier du rancunier Ridefort acheva sa course cent vingt ans plus tard, anéanti par un roi de France un vendredi 13 — entre tortures, bûchers, larmes, sang et aveux arrachés aux tenailles rougies. L'ordre de Roger des Moulins, en revanche — l'homme honnête qui jeta sa clé par la fenêtre — survécut à tout et à tous : expulsés de Jérusalem, les chevaliers hospitaliers se replièrent d'abord sur Acre — oui, la ville même où mourut Baudouinet — et de là passèrent à Chypre, à Rhodes, à Messine et enfin à Malte, où en 1565 ils stoppèrent net l'Empire ottoman tout entier de Soliman le Magnifique, dans le siège le plus sauvage du XVIe siècle. Vous les connaissez aujourd'hui sous le nom de chevaliers de Malte ; ils ont leur siège à Rome et sont le seul ordre militaire des croisades encore vivant, neuf siècles plus tard. Le destin, semble-t-il, sait choisir : des putschistes, il ne reste pas même la poussière ; de l'homme qui jeta la clé par la fenêtre, tout.
Ma théorie, chers lecteurs
Et voici ma réflexion finale, celle qui me trotte dans la tête depuis que j'ai commencé à étudier cet enfant que l'Histoire expédie en deux lignes.
Tous les projecteurs vont à Baudouin IV, le Roi Lépreux, et à juste titre : peu de figures du Moyen Âge soutiennent la comparaison avec lui. Mais je vous propose de vous arrêter un instant pour regarder le neveu. Car Baudouin V est quelque chose de plus inconfortable qu'un héros : c'est un miroir. Un royaume qui couronne un enfant de six ans ne choisit pas un roi : il confesse qu'il ne fait plus confiance à aucun de ses adultes. Le pacte des quatre trônes ne fut pas de la prudence : ce fut le testament d'une classe dirigeante qui se savait incapable de ne pas se dévorer elle-même dès que le lépreux fermerait les yeux.
Et je suis convaincu que Saladin le comprit mieux que quiconque. Il n'attaqua pas pendant le règne de l'enfant. Il n'en avait pas besoin. Il signa sa trêve, s'assit, et laissa les Francs faire son travail à sa place en se détruisant les uns les autres : Naplouse contre Jérusalem, la clé par la fenêtre, la couronne du bonneteau, la rancune de Ridefort contre Raymond et la dame de Botrun. Et quand, à la bataille des Cornes de Hattin, Saladin tira enfin l'épée pour de bon, en 1187, il ne vainquit pas un royaume : il en ramassa simplement les décombres.
Baudouinet ne perdit pas Jérusalem. Elle fut perdue par tous ceux qui se disputèrent le privilège de soutenir sa couronne, à commencer par l'après-midi même de son enterrement, le corps du petit encore chaud au Saint-Sépulcre. Et c'est peut-être là la véritable épitaphe de ce roi enfant à qui personne ne demanda jamais rien : il ne fut pas le dernier roi de la Jérusalem croisée, mais il fut le dernier roi innocent qu'elle eut jamais.
Rendez-vous au prochain article, chers lecteurs. Et vous connaissez la chanson : parfois, l'Histoire n'est pas écrite par les vainqueurs, mais par ceux qui cherchent de petites clés perdues dans les fourrés.
